mercredi 18 octobre 2017

Séance 5


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing



Séance 5




1/ Sonny Boy Williamson
On démarre avec un bluesman de légende, Sonny Boy Williamson. L’histoire est profondément injuste car celui dont on va parler a usurpé ce nom. Sonny Boy Williamson, de son vrai nom Rice Miller, né en 1901 mort en 1965, avait pris le nom d’un bluesman de Chicago, John Lee Sonny Boy Williamson, qui a contribué dans les années quarante à faire de l’harmonica un instrument essentiel du blues au sein d’un ensemble comprenant guitare, piano, basse et batterie. L’original, John Lee Sonny Boy Williamson, était devenu une véritable légende de son vivant. D’où l’emprunt du nom par Rice Miller. Mais le comble, c’est que Rice Miller soutenait mordicus qu’il était le seul, le vrai, l’unique Sonny Boy Williamson ! L’hommage de référence devenait une quasi arnaque. L’histoire aurait pu finir mal quand John Lee, l’original, a appris qu’un gars du Sud avait usurpé son nom. Il avait déclaré son intention d’aller le trouver pour lui faire la peau. Il n’aura pas eu le temps. Victime d’une agression, il décède en 1948.
Du coup, Rice Miller est resté le seul Sonny Boy Williamson. Et il se trouve que c’était un bluesman de génie. Dans son Dictionnaire du blues paru en 1977, Jean-Claude Arnaudon parle même de lui comme « le plus grand, sans doute, de tous les harmonicistes de blues ».  Cette appréciation peut être contestée au regard de l’œuvre de bluesmen comme Noah Lewis, Hammie Nixon, le vrai Sonny Boy Williamson – John Lee -, Little Walter ou encore Big Walter Horton, mais incontestablement Sonny Boy Williamson Rice Miller a été un musicien exceptionnel, capable de faire jaillir de son instrument des sons incroyables. Ses morceaux sont d’une puissance redoutable, avec une dose d’humour et de subtilité qui les rendent magiques.
On écoute Help Me, enregistré à Chicago pour la marque Chess en 1963, avec Sonny Boy Williamson au chant et à l’harmonica bien sûr, Matt Murphy à la guitare, Milton Rector à la basse, Al Duncan à la batterie et soit Lafayette Leake soit Billy Emerson à l’orgue (on ne sait pas).
Sonny Boy Williamson est l’auteur de plusieurs standards du blues de Chicago. A côté de Help Me qu’on vient d’entendre, on peut citer Don’t Start Me To Talking, son grand succès de 1955 pour la marque Checker, Nine Below Zero, Checkin’ Up On My Baby, Bring It On Home.    
Sonny Boy Williamson n’a pas été un chef de file comme le Sonny Boy Williamson orignal mais c’était une personnalité hors du commun, un show man impressionnant, un véritable génie.


2/ Washboard Sam
Le bluesman qu’on va entendre à présent a été une figure dominante du blues de Chicago des années trente et quarante. Il s’agit de Washboard Sam, de son vrai nom Robert Brown, né en 1910 mort en 1966. 
Comme son surnom l’indique, il jouait du washboard, cette espèce de planche à laver qu’on gratte ou qu’on frappe avec des dés en métal passés aux doigts. C’était un pote du grand Big Bill Broonzy, le pape du Chicago blues d’avant guerre, qui le considérait comme son demi-frère. Il était très souvent sollicité comme musicien de studio pour accompagner les artistes de la série Bluebird pilotée par le producteur Lester Melrose, qui a marqué les années d'avant guerre.
Il a aussi gravé de très nombreux morceaux en tant que vedette. On écoute la deuxième prise de son premier morceau, enregistrée en 1935, Mama Don’t Allow, numéro 2 donc, avec Black Bob au piano et évidemment Big Bill Broonzy à la guitare.
Washboard Sam a mis au point un style expressif et puissant. Entre 1935 et 1949, il a enregistré environ 180 titres, disponibles aujourd’hui en CD ; ils ont été réédités par la marque Documents. Washboard Sam fait partie de ces nombreux artistes d’avant guerre qui, bien qu’ils aient été extrêmement populaires, n’a pas réussi à monter dans le wagon du rhythm and blues après guerre, ni même dans celui du blues revival des années soixante. 
Il a réalisé une dernière séance pour Chess avec Big Bill Broonzy en 1953 et s’est retiré. Il est pourtant réapparu dans les clubs au début des années soixante et a même réenregistré en 1964.pour la marque Spivey, sans succès.  
Certains le considèrent comme quelque peu répétitif. J’estime pour ma part que Washboard Sam mérite de figurer au panthéon du blues parmi les plus grands.


3/ Ruth Brown
C’est d’une superbe chanteuse dont nous allons parler à présent, Ruth Brown. Ruth Brown a été l’une des plus grandes chanteuses de rhythm and blues des années cinquante. 
Elle est née en 1928 en Virginie et sa carrière démarre en 1949. Elle est la première star de la prestigieuse marque Atlantic, la firme créée en 1948 par Ahmet Ertegun et Herb Abramson., la marque de Ray Charles qui a accompagné un temps Ruth Brown au piano. Ruth Brown a interprété des standards du rhythm and blues qui trônent en tête des hits parades tout au long des années cinquante avant l’arrivée du rock ’n’ roll. Citons Teardrops From My Eyes, I Know, Mama He Treats Your Daughter Mean, I’ll Wait For You. 
Dans son Histoire du rock ‘n’ roll, l’un des meilleurs ouvrages sur le sujet, Charlie Gillett écrit : « Ruth Brown ne fut jamais une interprète de rock ‘n’ roll importante, mais elle fut l’une des rares chanteuses à presque saisir l’esprit de cette musique. » Pour ma part, je vois les choses autrement. Comme tous les artistes majeurs du rhythm and blues de son temps, Ruth Brown a fait partie, comme LaVern Baker ou Clyde McPhatter, des interprètes précurseurs du rock ‘n’ roll. Une interprète qui n’avait rien à envier, bien au contraire aux chanteuses de rock ‘n’ roll qui ont suivi dont aucune d’ailleurs, c’est à souligner, n’a réussi à occuper une place vraiment importante dans le genre, que ce soit Wanda Jackson, Janis Martin, Brenda Lee, Jackie De Shannon  ou n’importe qui d’autre, à côté des interprètes masculins. 
Ruth Brown, elle, a été une immense vedette – à mon avis, cent coudées au-dessus de tous les noms que je viens de citer - qui a exercé une influence considérable. Sa carrière a été liée à celle du rhythm and blues première manière, effacé dans un premier temps par le rockabilly première version du rock ‘n’ roll blanc, et surtout dans un deuxième temps par la soul, qu’on a nommée au début rhythm and blues seconde manière, puis R & B.
Allez, la preuve du talents par les faits : voici As Long As I’m Moving, enregistré en 1955 par Ruth Brown, chez Atlantic bien sûr !
A noter le groupe vocal ajouté en fond par Atlantic à partir de 1954 aux prestations de Ruth Brown qui donnent une coloration spécifique, presque doo wop, aux morceaux de la chanteuse. 
Ruth Brown a collectionné les succès à partir de 1957 avec Lucky Lips, The Little Girl Gone Rockin’ en 1958, I Don’t Know en 1959... Ruth Brown a continué à se produire sur scène jusqu’en 2006 date à laquelle elle nous a quittés.


4/ Delmore Brothers
On reste dans le chapitre des précurseurs du rock ‘n’ roll mais dans une version blanche à présent, avec un genre peu connu qui constitue l’une des branches de la country music classique, le country boogie.
Le country boogie est apparu comme un genre spécifique de honky tonk, lui-même dérivé du western swing une sorte de mariage entre jazz et country de années vingt. Mais assez vite il est devenu un genre à part entière au moment où la guitare électrique s’est imposée dans la country music, c’est à dire au milieu des années quarante.  
Le plus grand succès de country boogie est le célèbre morceau d’Arthur Smith enregistré en 1945, Guitar Boogie. Ce morceau a exercé une influence considérable sur la country et le rock ‘n’ roll.
Les Delmore Brothers, les frères Delmore, Alton Delmore (1908-1964) et Rabon Delmore (1916-1952), sont des figures dominantes du genre. Le jeu de guitare des Delmore Brothers, avec une guitare classique et une à quatre cordes, se marie à merveille. Ils parviennent à créer un climat très proche de celui du blues.
On écoute Hillbilly Boogie, un grand succès des Delmore Brothers enregistré en 1946 à Hollywood, avec Alton et Rabon Delmore au chant et à la guitare, Merle Travis et Louis Innis également à la guitare, - cela fait donc 4 guitares en tout !- et Roy Starkey à la basse.
Les frères Delmore ont commencé à enregistrer pour Columbia dès 1931. Ils ont connu plusieurs succès comme Brown’s Ferry Blues et ils ont été pendant plusieurs années avant guerre les artistes les plus populaires du Grand Ole Opry, le concert hebdomadaire de musique country de Nashville diffusé à la radio à partir de 1925. 
L’influence des Delmore Brothers, aussi bien sur la country que sur le rock ‘n‘ roll, est considérable. Ils sont l’auteur d’une collection de standards du genre : Gonna Lay Down My Old Guitar,  Freight Train Boogie en 1946, Blues Stay Away From Me en 1949 ou encore Boogie-woogie Baby dans la veine country boogie et bien d’autres. A l’instar de Jimmy Rodgers et de certains morceaux de Hank Williams, ce sont les artistes de country qui s’expriment dans une veine la plus proche possible du blues et c’est sans doute pour cela qu’ils sont les meilleurs du genre. Exactement comme les jazzmen noirs du début du vingtième siècle ont totalement surclassé les artistes blancs du fait qu’ils savaient jouer le blues. La façon des Delmore Brothers d’interpréter le boogie constitue une préfiguration magistrale du rockabilly.


5/ Cannon's Jug Stompers 
Impossible de parler blues et guitare sans aborder ce qu’on a appelé les jugs bands. C’est le nom qu’on a donné à des ensembles à cordes qui sévissaient essentiellement autour de Memphis dans les années vingt et trente. 
L’idée de former un jug band revient à Will Shade, créateur du légendaire Memphis Jug band sur le modèle des washboard bands du début du jazz et du siècle (le 20ème). Will Shade a enregistré environ 80 faces entre 1927 et 1934. Le genre tire son nom de jug, la cruche en anglais : En fait les musiciens utilisaient une cruche en terre, une bouteille vide ou encore un bidon à col étroit dans lequel ils soufflaient, produisant ainsi un son étrange, évoquant un peu celui du tuba. Les musiciens de jug bands utilisaient aussi d’autres instruments aussi folkloriques, comme le kazoo ou le tub bass, composée d’une lessiveuse et d’un manche à balai reliés par une corde.
Le meilleur du genre à mon sens était celui des Cannon’s Jug Stompers qui ont enregistré 24 morceaux entre 1928 et 1930. Le leader du groupe était le banjoïste Gus Cannon. Le noyau était complété par le guitariste Ashley Thompson et l’harmoniciste Noah Lewis. J’ai cité tout à l’heure en parlant de Sonny Boy Williamson plusieurs maîtres de l’harmonica blues. Eh bien, ils étaient tous élèves du maître des maîtres Noah Lewis, qui n’est pas pour rien dans la haute tenue des morceaux du groupe.  
Voici Minglewood Blues, le premier morceau enregistré en janvier 1928 par les Cannon’s Jug Stompers, avec Gus Cannon au chant, au banjo et au jug, Ashley Thompson au chant et à la guitare et Noah Lewis à l’harmonica.
Gus Cannon a pu participer au blues revival des années soixante grâce à l’ethnomusicologue Sam Charters. Le morceau Walk Right In enregistré en 1929 a été repris dans les années soixante et soixante dix. Nous l ‘écouterons dans une prochaine émission.


6/ Robert Nighthawk
Nous allons parler à présent d’un grand artiste de blues méconnu, Robert Nighthawk. Ce chanteur guitariste harmoniciste est né en1909, décédé en1967, et son vrai nom est Robert Lee McCollum. Il a aussi enregistré sous le nom de Robert Lee McCoy, du nom de sa mère. Il tire son surnom de Nighthawk du titre de son premier disque, Prowling Nighthawk, enregistré en 1937.
Robert Nighthawk fait partie de ces musiciens qui ont commencé leur carrière avant guerre sans jamais réussir à percer vraiment après la guerre, que ce soit au temps du rhythm and blues ou du rock ‘n’ roll, ni même du blues revival des années soixante. Pourtant l’apport de Robert Nighthawk au blues est considérable. Comme musicien de studio il a contribué dans les années trente au sein de la firme Bluebird à forger le blues de Chicago en adaptant sous une forme orchestrale moderne le blues du sud. Mais surtout, comme auteur interprète, il constitue un magnifique prolongement à la guitare électrique du jeu du guitariste Tampa Red qu’on surnommait le sorcier de la guitare.
Cela donne un jeu de guitare extrêmement personnel à la sonorité à la fois profonde et subtile, d’une grande beauté.
On écoute Sweet Black Angel, enregistré chez Chess en 1946, avec Robert Nighthawk à la guitare et au chant, Ernest Lane au piano et Willie Dixon à la basse.
Robert Nighthawk constitue un élément essentiel dans la transition entre le blues classique des années trente et le jeu moderne qui a émergé après la guerre. Il a exercé une influence indéniable sur des artistes majeurs comme Muddy Waters, Elmore James, Earl Hooker. 
Robert Nighthawk est le type même du bluesman qui aurait mérité de faire une carrière bien plus brillante et d’être universellement reconnu.


7/ Carl Perkins
L’artiste suivant est évidemment plus connu, encore qu’il aura mené sa carrière un peu dans l’ombre d’Elvis Presley, créateur du rockabilly et vedette phare de la maison Sun à Memphis. Il s’agit de Carl Perkins, chanteur guitariste, né en 1932, mort en 1998.
Ce sont les disques d’Elvis Presley qui attirent Carl Perkins dans les studios Sun dès 1954. Ses premiers enregistrements sont des ballades dans un style country. Il faut dire que c’était une tendance générale à ce moment là. Il ne faut pas oublier que la face B du premier tube de rockabilly d’Elvis, That’s Allright, sorti à l’été 1954, était un morceau de country, Blue Moon Of Kentucky. Les producteurs ne prenaient pas trop de risques. En 1954 le public noir n’était pas acquis et pour viser le public blanc, en 1954, 1955, le plus sûr est encore la country.
Mais Sam Phillips, le producteur de la maison Sun, pousse Carl Perkins vers le rock ‘n’ roll. Et en décembre 1955, Perkins enregistre un morceau qui est devenu une espèce d’hymne du rock ‘n’ roll, Blues Suede Shoes, qu’on écoute à présent.
Blues Suede Shoes est le premier morceau à figurer parmi les meilleurs classements des trois hits parades du Billboard (première pour la country et le rhythm and blues, deuxième pour la pop). La face B du disque, Honey Don’t, est également un morceau incroyable de rockabilly. 
Carl Perkins avait tout pour devenir un rival sérieux d’Elvis. Mais, pas de bol, un accident de voiture l’empêche de participer à la populaire émission de télé de Perry Como et c’est de son lit d’hôpital qu’il assiste à la prestation de Presley reprenant son hit Blue Suede Shoes. Dans ce moment décisif de l’année 1956, Carl Perkins est out. On connaît la suite.
Plus tard, Carl Perkins cédera à l’alcoolisme et au découragement. Il abandonne même le métier. C’est une rencontre avec Johnny Cash qui lui donnera le goût de se remettre dans le bain en effectuant un retour aux sources, celles de la musique country. Voilà. Au final, je considère que Carl Perkins était le plus doué de tous les artistes de la maison Sun, celui qui a le plus compris le vrai sens du rock ‘n’ roll. Step on my blue suede shoes ! Touche pas à mes pompes et tire toi de là ! C’était ça, le rock ‘n’ roll.


8/ Leadbelly
On ne quitte pas les figures un peu maudites avec le personnage suivant, Leadbelly. Huddie Ledbetter, surnommé Leadbelly, né en 1888, mort en 1949, est en fait une véritable figure de légende dans les mondes du blues et de la folk music.
Leadbelly a côtoyé en 1909 à la Nouvelle Orléans Jelly Roll Morton, célèbre pianiste pionnier du jazz, en 1916 à Dallas le légendaire bluesman aveugle Blind Lemon Jefferson. On dit qu’il se baladait avec un colt en travers de la ceinture. En 1917, il tue un homme, sans doute pour une histoire de fille, et écope de trente années de prison. Il est amnistié par le gouverneur en janvier 1925. La légende rapporte que c’est sa musique, fondée sur un impressionnant jeu de guitare à douze cordes et une voix de stentor au fort accent de Louisiane, qui aurait ému le gouverneur Pat Neff. Mais le personnage est un rude. Il est de nouveau incarcéré en 1930 dans le terrible pénitencier d’Angola sous le nom de Walter Boyd, après avoir grièvement blessé un homme dans une bagarre.
C’est là que le découvre en juillet 1933, l’ethnomusicologue John Lomax. Lomax le fait enregistrer pour la Bibliothèque du Congrès et négocie sa remise en liberté. Cela paraît incroyable mais Leadbelly est libéré en août 1934 ! Leadbelly devient le chauffeur des Lomax qui l’introduit dans les cercles new-yorkais. Leadbelly se met alors à enregistrer à tour de bras.
On écoute Midnight Special, enregistré à New-York en juin 1940, où Leadbelly au chant et à la guitare est accompagné par le Golden Gate Quartet.
Leadbelly se situe aux confins du blues, du folk et de la country. Il est le premier musicien de blues à connaître les faveurs d’un public blanc, le public de gauche branché de Greenwich Village, le quartier de New-York des poètes et des intellectuels. Il est surtout une figure de la folk music, à côté de Woody Guthrie, Cisco Houston et Peete Seger. C’est ce qui explique qu’il soit mal aimé de certains amateurs ou critiques de blues. A mon sens, il convient surtout de reconnaître qu’il est celui qui a ouvert les portes à une reconnaissance internationale du blues avant tous les autres, dès les années quarante. Leadbelly est à la fois un aventurier, un poète, un truand, un pionnier, un artiste éclectique et une figure de génie qui produisait une impression énorme sur son public. Pour ma part, j’achète sans barguigner.


9/ Wynonie Harris
La reconnaissance universelle du blues est aussi passée par le rhythm and blues, mais on a longtemps assimilé – à tort- cette musique au jazz.
Wynonie Harris, né en 1915 décédé en 1969, est l’un des plus grands chanteurs de la première époque du rhythm and blues, dans les années quarante. Il est ce que l’on appelle un « blues shouter », c’est-à-dire un chanteur capable de couvrir une horde de saxophones en train de hurler. Pour cela il faut du coffre et Wynonie Harris avait ce qu’il fallait. Wynonie Harris est avec Big Joe Turner le plus connu des blues shouters. Comme lui, il est également un des précurseurs du rock ‘n’ roll, et plus précisément du genre orchestral avec cuivre, c’est-à-dire du genre popularisé par Bill Haley.  
Wynonie Harris est recruté en 1944 par Lucky Millinder, qui est à la tête d’un des orchestres de swing les plus en vogue de l’époque. C’est avec lui qu’il crée cette année-là, en 1944, le morceau qui va faire sa réputation Who Threw The Whiskey In The Well. Sa carrière solo démarre en 1945. A partir de 1948 il enregistre pour King, la marque de Cincinnati.
C’est pour King qu’il grave à New-York en décembre 1947 une version du morceau de Roy Brown, Good Rockin’ Tonight. La version de Wynonie Harris se classe première au hit parade des « race records », le classement des disques noirs qui sera transformé l’année suivante, en 1948, en classement rhythm and blues, une dénomination quelque peu plus politiquement correcte que « disques raciaux »...
On écoute Good Rockin’ Tonight, avec Wynonie Harris au chant, Jesse Drakes à la trompette, Clyde Bernhardt au trombone, Stafford Simon au saxo ténor, Elwyn Fraser au saxo alto, Hot Lips Page à la trompette, Archie Hall au piano, Edgar Brown à la basse et Clarence Donaldson à la batterie.
A noter que Good Rockin’ Tonight a été un immense tube de l’année 1948 et fait partie des morceaux qui comptent dans l’histoire du rhythm and blues et du rock ‘n’ roll. Il a été repris par Elvis Presley, Carl Perkins et beaucoup d’autres.
Wynonie Harris connaîtra d’autres succès comme All She Wants To Do Is Rock en 1949, puis les années suivantes Bloodshot Eyes, Lovin’ Machine. Mais comme beaucoup d’autres, Wynonie Harris a annoncé le rock ‘n’ roll sans pouvoir émarger à ce courant. A la différence de Big Joe Turner et de Fats Domino, il n’a pas profité de l’engouement pour le rock ‘n’ roll et son succès n’a cessé de décliner dès le milieu des années cinquante.


10/ Hound Dog Taylor
On termine l’émission avec un bluesman qui, comme Robert Nighthawk, fait partie des plus grands sans toutefois avoir obtenu une renommée à la hauteur de son talent.
Hound Dog Taylor, de son vrai nom Theodore Roosevelt Taylor, est né en 1916 avec six doigts à la main gauche. Il est décédé en 1975. C’est le plus brillant des disciples d’Elmore James. Il avait parfaitement assimilé les notes qui produisent cette excitation incroyable à la guitar slide. 
Hound Dog Taylor est né à Natchez dans le Mississippi. Il a fait la connaissance de Sonny Boy Williamson (Rice Miller) et d’Elmore James dans les années trente et il suit le parcours classique puisqu’il arrive à Chicago en 1942. Il trouve un emploi de livreur et va vivre une vie de galère pendant une vingtaine d’années. Il est l’un des héros de Maxwell Street, la célèbre rue de Chicago où se produisent dans ces années-là les artistes de rue. Hound Dog Taylor vit dans la misère mais il est extrêmement populaire auprès du public noir. 
Avant de participer à la tournée de l’American Folk Blues festival de 1967, il ne compte que quelques enregistrements à peine. C’est l’un de ces enregistrements, plutôt rares, que l’on va entendre à présent : Christine, enregistré pour la marque Firma en 1962.
Christine est un morceau à la sonorité plutôt douce et subtile, qui tranche avec le jeu de guitare ravageur que produira Hound Dog Taylor dix ans plus tard.
Il faut dire que la carrière de Hound Dog Taylor ne décolle vraiment qu’en 1970, date à laquelle il est pris en main par Bruce Iglauer, le jeune créateur de la marque Alligator devenue depuis une marque importante. Les albums qu’il enregistre avec le guitariste Brewer Phillips et le batteur Ted Harvey – ensemble ils forment le trio des Houserockers - rencontrent un succès considérable auprès d’un public plus large que celui du blues, de nombreux amateurs de rock étant séduits par le son agressif de sa guitare. 


Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

Vous Pouvez écouter "Hot Ariège" en direct les mercredis a 19h sur Radio Transparence :

https://www.radio-transparence.org/

Merci pour votre visite & Bon Blues !!

mercredi 11 octobre 2017

Séance 4


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing


Séance 4




1/ Elmore James
Nous allons commencer cette émission par un morceau mythique écrite par un auteur lui-même légendaire. Il s’agit de Dust My Broom de Robert Johnson. Robert Johnson est mort à 24 ans en 1938 empoisonné par un mari jaloux. Pas à dire, dur, la vie de bluesman !
Robert Johnson est un musicien emblématique de la musique du Delta. Le Delta est la région de l’embouchure du Mississippi qui se jette dans les eaux du golfe du Mexique. Cette région regroupe une partie des Etats du Mississippi, de la Louisiane, de l’Arkansas et de l’Alabama. Certains auteurs disent que c’est là qu’est né le blues. En tout cas, c’est là qu’est né le delta blues, une forme de blues caractérisée par des basses puissantes, un rythme lancinant et utilisation souvent rageuse du bottleneck, ce goulot de bouteille qu’on fait glisser sur les cordes pour obtenir un effet spécial. On utilise maintenant un tube en métal.
Entre 1936 et 1938, Robert Johnson enregistre 25 morceaux qui sont de purs chefs d’œuvre du delta blues. La plupart d’entre eux sont devenus des standards du blues de Chicago, qui est en fait un prolongement du delta blues avec l’apport de la guitare amplifiée et d’un orchestre.
On écoute l’une des multiples versions de Dust My Broom enregistrée à Chicago en novembre 1959 avec Elmore James au chant et à la guitare, J.T. Brown au saxo ténor, Homesick James à la guitare, Johnny Jones au piano et Sam Myers à la batterie.
Un monument du blues !
Elmore James, né en 1910 dans le Mississippi mort en 1963 d’une crise cardiaque, s’est fait un nom en reprenant les morceaux de Robert Johnson comme Ramblin’ On My Mind ou Crossroads. Il remporte un succès avec sa première version de Dust My Broom, gravée pour la marque Trumpet en 1951, qui obtient la neuvième place au Billboard. 
C’est en 1952 qu’Elmore James se rend à Chicago où Little Johnnie Jones devient son pianiste régulier. Il enregistre pour Meteor, Checker et Flair. Entre 1958 et 1962 il dirige son groupe qui comprend le guitariste Homesick James, qui n’a pas de lien de parenté avec lui (en revanche son nom est Homesick James Williamson et c’est un cousin de l’harmoniciste John Lee Sonny Boy Williamson). Il enregistre pour Fire et Chess.
Sa carrière aura été relativement brève et Elmore James n’a pas eu véritablement le temps d’acquérir une notoriété nationale comme John Lee Hooker ou Muddy Waters. Mais il est bien l’égal des plus grand et il est devenu le chef de file d’un style de blues de Chicago. Hound Dog Taylor, Homesick James, ou plus récemment Lil’ Ed lui doivent beaucoup. Dans son dictionnaire du blues paru en 1977, Jean-Claude Arnaudon écrit qu’Elmore James fut peut-être le plus grand des artistes de blues moderne.



2/ Clifton Chenier
Voici maintenant un genre très différent. Il s’agit du zydeco, qui tire peut-être son nom de l’air le plus populaire de la région, le pays acadien ou cajun de la Louisiane autour de la ville de Lafayette où un patois francophone s’est développé : « les haricots sont pas salés », « zadico é pas salé ». Pas sûr, les auteurs divergent.
Après un long périple, les Acadiens sont venus du Canada en 1756 en cette terre alors française vendue par la suite par Bonaparte aux Américains en 1803. Ils parlent un vieux français rural du XVIIème siècle qui s’estompe en raison de l’obligation de parler anglais imposée dès l’école. Aujourd’hui les artistes de zydeco s’expriment majoritairement en anglais.
La musique cajun, le zydeco, est un mélange incroyable de vieille tradition française (les airs, les paroles, le violon), d’apports de réfugiés divers comme l’accordéon, d’influences irlandaises, texanes, créoles, et bien sûr de la musique populaire noire, le blues. Encore un exemple de ce mélange incroyable entre plusieurs genres musicaux qui fait le charme de cette musique populaire afro-américaine !
Voici Tu Le Ton Son Ton, enregistré par le chanteur accordéoniste Clifton Chenier en 1970 à Houston avec son frère Cleveland au rubboard, Robert Peter à la batterie, Joe Morris à la basse et Antoine Victor à la guitare.
Clifton Chenier, né en 1925 mort en 1987, est le roi incontesté du zydeco. Il a connu les champs de coton et les rizières dans son enfance. Il a ensuite été employé dans une raffinerie de pétrole au Texas jusqu’en 1954 tout en se produisant dans les clubs de la ville de Port Arthur. Il enregistre ses premiers disques pour de petites marques en 1954. La même année, il se rend en Californie et enregistre pour Specialty. Il obtient un succès avec Hey ‘Tite Fille. 
Il fait ensuite des tournées dans le Sud avec des artistes comme Etta James, Jimmy Reed. Sa popularité devient immense. Il enregistre abondamment. Dans les années soixante dix, il acquiert une stature nationale et enregistre avec de grandes marques, Arhoolie, Chess…
Il a participé à la tournée de l’American Folk Blues Festival en 1969 et c’est essentiellement lui qui a permis au zydeco d’être connu dans le monde entier.
A signaler pour les amateurs : le festival annuel de zydeco à Saulieu en Bourgogne.


3/ Little Walter
Retour au blues, et même au Chicago blues, avec un harmoniciste, Little Walter. Marion Walter Jacobs, surnommé le petit Walter, est né en 1931, mort en 1968.
L’importance de Little Walter est considérable. Avec l’orchestre de Muddy Waters, il est l’un des fondateurs du blues moderne de Chicago qui a composé de nombreux standards comme Juke ou Mean Old World. Dans la lignée des deux Sonny Boy Williamson, le vrai John Lee et le second Rice Miller, il a forgé une approche personnelle du jeu d’harmonica qui a exercé une influence profonde sur tous les harmonicistes d’après-guerre. 
On écoute My Babe, un standard de Chicago composé par Willie Dixon, arrangeur compositeur producteur de la maison Chess, la maison phare de Chicago, enregistré en 1955. Little Walter est entouré de Robert Lockwood Jr et Leonard Caston aux guitares, Willie Dixon à la contrebasse et Fred Below à la batterie. 
My Babe illustre à merveille d’une part le génie de Willie Dixon qui a su arranger la musique et les paroles d’un gospel traditionnel, This Train, pour en faire un blues typique et d’autre part le fantastique jeu de Little Walter à l’harmonica.
Little Walter n’est pas né dans le Mississippi mais en Louisiane. En revanche, il a joué de l’harmonica dès l’âge de huit ans, il débute dans des clubs de la Nouvelle Orléans à 12 ans et il arrive à Chicago en 1947. Il est engagé par Muddy Waters l’année suivante, en 1948. Son disque Juke obtient la première place au Billboard en 1952. C’est le départ pour sa carrière en solo. Il enregistre abondamment et pendant quatre ans il accumule les succès : Sad Hours, Mean Old World, Blues With A Feeling, You’re So Fine et My Babe qu’on vient d’entendre. 
Après 1956, sa popularité commence à décroître. A partir de 1964, il se produit essentiellement en tournée. Il meurt dans une bagarre de rue à Chicago en 1968.
Little Walter est un bluesman de tout premier plan pour trois raisons. Un, avec l’équipe de Muddy Waters, il fait parti de ceux qui ont bâti le blues de Chicago d’après-guerre qui est devenu le genre dominant au sein du blues ; deux, c’est un compositeur qui a produit des standards repris par d’innombrables musiciens ; et trois, c’est un véritable maître de l’harmonica qui a utilisé à fond les possibilités de l’amplification. Le Petit Walter est un grand nom du blues !


4/ Amos Milburn
De Chicago, nous allons faire une petite descente dans le sud des Etats-Unis dans les clubs noirs de Los Angeles et de San Francisco. C’est là en effet que le jeune Amos Milburn, qui s’était initié au piano le dimanche à l’église, rencontre le blues urbain et sophistiqué de la Côte Ouest. Amos Milburn sera influencé par Charlie Brown, Nat King Cole et Roy Milton.
Né en 1926, mort en 1980, Amos Milburn a connu son premier grand succès avec Chicken Shack Boogie, un morceau qui atteint la première place au Billboard en 1948. Mais il est surtout connu pour sa trilogie sur l’alcool : Bad, Bad Whiskey, Let Me Go Home Whiskey et surtout One scotch, One Bourbon, One Beer, qui sont des chefs d’œuvre.
Amos Milburn a commencé à enregistrer en 1945. C’est toutefois avec le morceau Down The Road Apiece, enregistré en 1946 pour la marque Aladdin et paru en 1947, qu’Amos Milburn a fait sa première percée. On écoute Down The Road Apiece, où Milburn chante et s’accompagne au piano, entouré de Maxwell Davis au saxo ténor. On ne sait pas qui tenait la basse et la batterie pour cette session du 12 septembre 1946.
Down The Road Apiece a été repris entre autres par Chuck Berry, Jerry Lee Lewis et les Rolling Stones. Fats Domino et Little Richard ont reconnu que le jeu de piano de Milburn avait exercé une influence sur eux.
Outre Down The Road Apiece, Amos Milburn obtient des succès importants à la fin des années quarante avec Chicken Shack Boogie, Hold Me Baby, In The Middle Of The Night, et bien sûr la trilogie alcoolique que j’ai mentionnée tout à l’heure.
Sa popularité décline dans les années cinquante. Il enregistre encore un album pour Motown en 1962. Il continue à graver quelques disques jusqu’en 1972. 
Amos Milburn n’a pas réussi à monter dans le fructueux wagon du rock ‘n’ roll, pour reprendre les mots de Gérard Hertzhaft. Peut-être était-il trop en avance, peut-être n’a-t-il pas eu de chance. En tout cas le swing intense de son jeu de piano et le rythme qu’il donne à ses morceaux en font un des plus brillants précurseurs du rock ‘n’ roll et un des plus grands pianistes de blues de l’après-guerre.


5/ Bob Wills
On change de style avec Bob Wills, né en 1905, mort en 1975. Bob Wills a été surnommé le king du western swing, une branche spécifique de country music. L’ethnomusicologue Gérard Hertzhaft raconte que le western swing est né de la rencontre en 1931 dans une salle de bal de Fort Worth, au Texas, de trois grandes figures de la country : le chanteur Milton Brown, le guitariste Herman Arnspiger et le violoniste Bob Wills. Ensemble, ils décident de créer un nouveau style mariant le jazz et la country music : c’est le western swing.
Ils se séparent assez rapidement et Milton Brown sera le premier à être enregistré en 1934. Bob Wills forme son groupe, les Texas Playboys, en 1932 / 1933. Le groupe doit son nom à une marque de farine, la Playboy Flour, qui sponsorise le groupe ! Le groupe augmente peu à peu et en 1934, il compte outre Bob Wills au violon, un chanteur pianiste, un guitariste rythmique, un banjo, deux steel guitars – l’instrument en acier à la sonorité si particulière qui fait le charme des morceaux country de l’époque -, une batterie, une trompette et un saxo.
Le morceau que nous allons entendre, Steel Guitar Rag, a été composé par le joueur de steel guitar Leon McAuliffe et a été enregistré en 1936.
Amalgame de jazz, de blues et de country, le western swing n’est pas resté confiné aux salles de bal du Texas où l’alcool coulait à flot. A l’aube de la seconde guerre mondiale il est devenu le genre dominant de la country music et les formes qui en sont issues, comme le country boogie et le honky tonk, joueront un grand rôle dans l’émergence du rockabilly, le courant sudiste qui a formé le noyau dur du rock ‘n’ roll.



6/ B.B.King
Mais place à présent à un géant parmi les géants qui porte un nom de roi, B. B. King !     B. B. comme « blues boy ». Riley Ben King, né en 1925, nous a quitté en 2015. Né dans le Mississippi, cousin d’un bluesman célèbre, Bukka White, qui lui a offert sa première guitare à l’âge de 9 ans, B.B. King a élaboré à Memphis un style de guitare extrêmement personnel qui va devenir la matrice de toute la guitare électrique d’après-guerre.
En fait B.B.King représente l’aboutissement d’une lignée qui commence dans les années vingt avec Lonnie Johnson, l’inventeur du solo de guitare blues, et se poursuit avec T-Bone Walker, pionnier de la guitare électrique. 
B.B.King utilise les trucs du gospel, aussi bien dans son chant empreint d’une ferveur incandescente que dans son jeu de guitare. Il sait faire monter la tension et coller le frisson en usant et en abusant de notes prolongées.
Voici Got’em Bad enregistré en 1962 pour Crown, une filiale de la marque Modern.
Après avoir joué du gospel, B. B. King s’est établi à Memphis en 1947 et là son cousin Bukka White l’a orienté vers le blues. En 1949, B.B. King devient animateur de radio. Il se produit localement, parfois avec Willie Nix ou Bobby Blue Bland. Il enregistre ses premiers disques pour la marque Bullet fin 1949. En 1950 il est engagé par les frères Bihari pour RPM, une filiale de la marque Modern. B. B. King grave alors de nombreux titres. Il obtient son premier succès en 1952 avec Three O’Clock Blues. A partir de 1954, les succès se suivent sans discontinuer : When My Heart Beats Like A Hammer, You Upset Me Baby, Everyday I Have The Blues, Ten Long Years, Sweet Little Angel. Entre 1957 et 1961, il grave plus de cent cinquante titres pour RPM et les compagnies sœurs Crown et Kent ! Dès lors, il ne cessera plus ni les tournées ni les enregistrements.
B.B.King est l’un des rares bluesmen noirs authentiques à être connu du grand public, avec John Lee Hooker. Il a joué un rôle majeur dans l’histoire du blues. Dans son Encyclopédie, Gérard Hertzhaft pouvait écrire en 1979 que neuf guitaristes de blues sur dix jouaient comme lui ! Il a fait une très longue carrière, toujours au top. Il a même réussi à s’approprier certains morceaux écrits par d’autres, comme par exemple Everyday I Have The Blues de Memphis Slim, tant ses interprétations sont saisissantes et marquantes.



7/ Mississippi John Hurt 
Voici maintenant un autre géant de la guitare dans un style bien différent, le picking. Le finger picking est une technique de jeu de guitare utilisée dans le blues, la country et le folk, basée sur un jeu précis des doigts de la main droite.
John Hurt, souvent appelé Mississippi John Hurt, est né en 1892 à Teoc dans le Mississippi. Il est très jeune quand sa famille se fixe dans la petite ville d’Avalon. Il enregistre six 78 tours en 1928 pour la marque Okeh. Mississippi John Hurt possède un jeu de guitare vraiment superbe, avec un finger picking impeccable, des basses régulières et appuyées, et une voix douce expressive, qui ont fait de lui un monstre sacré du genre.
On écoute Stack O’Lee Blues, l’un de ses morceaux de 1928, qui raconte l’histoire mythique d’un bad boy que la police ne parvient pas à arrêter.
L’histoire de Mississippi John Hurt est assez fabuleuse. Après avoir enregistré ses six 78 tours en 1928 où chaque titre lui avait rapporté environ 20 dollars, il était retourné dans sa ferme vivre tranquillement au milieu de ses 14 enfants. Et voilà qu’en 1963 un folkloriste, guidé par le seul fait qu’une des chansons de Mississippi John Hurt parlait d’Avalon comme de la ville où il habitait, se pointe trente-cinq ans après dans ladite bourgade pour retrouver le chanteur guitariste devenu mythique auprès des amateurs. Et sur place Il l’a trouvé sans problème ! Mais imaginez un peu la tête de Mississippi John Hurt quand on lui a appris qu’un grand nombre d’amateurs s’intéressaient aux quelques morceaux qu’il avait gravés trente cinq ans auparavant et qui lui avaient rapporté des clopinettes ! Il est tout simplement tombé de l’armoire… C’est ça l’histoire du blues : beaucoup d’oubli… et des redécouvertes !
Toujours est-il que Mississippi John Hurt est devenu une des grandes figures du revival des années soixante. Il s’est fait ovationner au festival de Newport et a réalisé des albums excellents. Pas de chance tout de même, il est mort en 1966, c’est-à-dire trois ans seulement après sa redécouverte et sa nouvelle vie.


8/ Roy Hall
On passe de la guitare au piano et du blues au rockabilly avec un musicien peu connu, Roy Hall. Roy Hall, né en 1922, décédé en 1984, est l’exemple type de musicien qui représente un pont entre les styles et au-delà entre les musiques noire et blanche. D’abord parce que c’est un bluesman nommé Smith Carson qui lui apprend le piano. Roy Hall commence sa carrière en accompagnant au piano des chanteurs de country. Il se produit régulièrement au Grand Ole Opry, le temple de la country, et il ouvre une boîte de nuit au début des années cinquante.
Mais le nom de Roy Hall reste attaché à un tube de rockabilly, Whole Lotta Shakin’ Goin’ On. Ce morceau est celui qui a lancé Jerry Lee Lewis en 1957. Mais c’est Roy Hall qui l’a composé en 1954 avec Dave Curly Williams. Et c’est une chanteuse de blues, Big Maybelle, qui l’a interprété la première en 1955.
Voici la version originale de Whole Lotta Shakin’ Goin’ On Interprétée par Roy Hall.
Jusqu'en 1956, Ro Hall grave quelques disques chez Decca, notamment See You Alligator, Blue Suede Shoes et Diggin' The Boogie. Il travaille ensuite pour Sun Records, la marque de Memphis, en 1958. Il rachète les disques Judd, chante du gospel où il remercie Dieu de l'avoir éloigné de la bouteille ! Il enregistre un album  en 1980.
Roy Hall est un excellent pianiste et compositeur, au carrefour du blues, de la country et du de rockabilly, injustement méconnu. Parmi ses titres marquants, on peut citer Dirty Boogie, son premier morceau, ou encore Three Alley Cats. 


9/ Sister Rosetta Tharpe
On change de style avec Sister Rosetta Tharpe, une guitariste exceptionnelle, grande vedette du gospel qui n’a pas dédaigné interpréter des blues.
Elle est née Rosetta Nubin en 1915. Sa famille effectue le parcours traditionnel, des champs de coton de l’Arkansas à Chicago où elle se fixe dans les années vingt. Elle épouse en 1934 un pasteur du nom de Tharpe dont elle garde le nom pour la scène même si l’union n’a pas duré.
Elle grave ses premiers titres chez Decca en 1938. Ses premières chansons Rock Me, That's All, My Man and I et The Lonesome Road ont été des succès instantanés. Sister Rosetta Tharpe se retrouve bientôt à jouer sur des scènes de New-York. Ainsi elle côtoie Cab Calloway au célèbre Cotton Club. Inutile de dire que l’Eglise voit d’un mauvais œil une chanteuse qui enflamme les foules dans des night-clubs. En plus, c’est une femme et elle joue de la guitare ! Shame on you ! Elle s’attire des critiques acerbes de la part des bigots conservateurs. Ca ne l’arrête pas, heureusement.
J’ai choisi de vous faire écouter un classique du gospel intitulé Strange Things Happen Every Day, enregistré en 1944 et paru en 1945, qui permet d’entendre le fantastique jeu de guitare de Sister Rosetta Tharpe.
Sister Rosetta Tharpe a collectionné les succès : This Train en 1939, Down By The Riverside en 1944, Strange Things Happen Every Day en 1945 puis en duo avec la chanteuse Marie Knight Up Above My Head, Gospel Train. A la fin des années quarante, la popularité de Mahalia Jackson a commencé à éclipser celle de Sister Rosetta Tharpe. En 1957, elle effectue une tournée au Royaume Uni à la demande de Chris Barber, à l’origine du mouvement « trad » qui reprend des classiques du jazz, du blues, du folk et du gospel. 
Sister Rosetta Tharpe n’a pas chanté que du gospel. Elle a joué du blues, notamment avec le pianiste de jazz boogie-woogie Sammy Price dès les années quarante, mais aussi avec Muddy Waters, Otis Spann et d’autres. Elle a aussi indiscutablement joué un rôle dans le rock ’n’ roll en influençant de nombreux guitaristes. Ses breaks à la guitare électrique dans des morceaux comme Up Above My Head par exemple sont réellement impressionnants.


10/Ben E. King
Le chanteur suivant a également fait ses débuts en chantant des gospels dans le groupe local de sa ville natale de Caroline du Nord. Il s’agit de Benjamin Earl Nelson, connu sous le nom de Ben E. King.
Ben E. King est né en 1938. Sa famille déménage à New-York en 1947. Ben E. King rejoint un groupe de doo-wop. En 1958, il fait partie d’un groupe, les Five Crowns, qui se fait remarquer par le manager des Drifters, en perte de vitesse après le départ du chanteur vedette Clyde McPhatter. Ce dernier les engage et le succès commence.
Ben E. King enregistre treize chansons avec les Drifters chez Atlantic. There Goes My Baby est un succès en 1959. Puis Ben E. King fait une série avec Doc Pomus et Mort Shuman. Il en sortira en 1960 le fameux tube Save The Last Dance For Me devenu un classique parmi les classiques.
Toutefois le nom de Ben E. King reste définitivement associé à un autre tube majeur de 1962 qu’on écoute à présent, Stand By Me.
Stand By Me est un immense tube. C’est la gloire ! Il n’y a pas d’autre mot. Ben E. King quitte les Drifters en 1960. Il continue toutefois à placer des hits au Billboard jusqu’en 1965. Sa popularité décroît ensuite mais il a réussi à obtenir quelques succès par la suite. Il décède en 2015.
Ben E. King fait partie de ces chanteurs de groupes vocaux précurseurs de la soul music. Il est indiscutablement un grand nom parmi ces précurseurs.



Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

Vous Pouvez écouter "Hot Ariège" en direct les mercredis a 19h sur Radio Transparence :

https://www.radio-transparence.org/

Merci pour votre visite & Bon Blues !!

mercredi 4 octobre 2017

Séance 3


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing





Séance 3





1/Muddy waters
Nous allons commencer cette émission avec un artiste majeur du blues de Chicago, Muddy Waters.
De son vrai nom Mac Kinley Morganfield – Muddy waters, cela veut dire « eaux boueuses » - ce chanteur guitariste né en 1915 mort en 1983 a exercé une influence considérable sur le blues de Chicago d’après-guerre, et on pourrait même dire sur tout le blues ultérieur.
Le parcours de Muddy Waters est exemplaire et caractéristique. Il est né dans le Mississippi et il a joué dans un groupe rural du Sud des Etats-Unis dans les années trente. A l’origine Muddy Waters joue dans la veine du style local, le blues du Delta, qui fait partie des origines du blues. Son jeu à la guitare, le bottleneck, dérive directement de celui de Son House l’un des grands noms du genre.
Quand il arrive à Chicago en mai 1943, son style apparaît rural, rugueux, presque primitif, à côté de celui des musiciens qui dominent la scène, tels que Big Bill Broonzy ou Washboard Sam. Mais sa guitare amplifiée, son chant puissant et fortement émotionnel, emballent le public de Chicago et il se fait vite un nom. Il forme assez vite un orchestre dans lequel il s’adjoint des talents extraordinaires, tels que l’harmoniciste Little Walter et le guitariste Jimmy Rogers qui feront par la suite une brillante carrière à leur tour sous leur propre nom, comme d’ailleurs la plupart des musiciens qui sont passés par l’orchestre de Muddy Waters. Ensemble, ils produisent des morceaux qui font partie des plus magnifiques de toute l’histoire du blues. Le succès est total.On écoute Hoochie Coochie Man, enregistré à Chicago le 7 janvier 1954, avec Little Walter à l’harmonica, Jimmy Rogers à la guitare, Otis Spann au piano, Willie Dixon à la basse et Fred Below à la batterie.
Muddy Waters fut l’artiste le plus important enregistré par la firme Chess, fondée en 1952 par les frères Leonard et Phil Chess, avant le grand décollage dû au succès de Bo Diddley et surtout de Chuck Berry à partir de 1954-1955. Hormis Jimmy Reed, qui enregistrait pour la marque Vee-Jay, tous les grands artistes de Chicago, Sonny Boy Williamson, Elmore James etc. étaient chez Chess. Cette firme a joué un rôle important pour le blues de Chicago, qui s’est imposé après la guerre comme le courant principal du blues.
Signalons enfin que Muddy Waters est l’un des premier musiciens de bues à avoir effectué sur les conseils de Big Bill Broonzy une tournée en Europe en 1958, 4 ans avant celles de l’AFBF.


2/ Lonnie Johnson
Je vais vous présenter à présent un autre musicien de blues qui a joué un rôle majeur dans un registre très différent et cela dès avant la deuxième guerre mondiale. Il s’agit de Lonnie Johnson, chanteur guitariste né en 1894, mort en 1970.
Tout le monde connaît les noms de Louis Armstrong et de Duke Ellington. Mais qui connaît Lonnie Johnson ? C’est tout le paradoxe du blues. D’ailleurs Lonnie Johnson  ne souhaitait pas qu’on parle de lui comme d’un musicien de blues ! Né dans une grande ville, la Nouvelle Orléans, où il a reçu une « bonne éducation » et où il a baigné dans le jazz, Lonnie Johnson considérait le blues comme une musique primitive de péquenots incultes. Et c’est ainsi que le blues a vécu une vie souterraine, « underground » en comparaison des orchestres de jazz qui faisaient le tour du monde, jusqu’à la guerre. Les choses ne changeront qu’après les succès d’un John Lee Hooker, comme Boogie Chillen enregistré en 1948 – plus d’un million d’exemplaires vendus- ou encore ceux d’un T-Bone Walker dont on parlera peu après.
Lonnie Johnson est né Alonzo Johnson peut-être le 8 février 1899 – je dis « peut-être » car les auteurs divergent ; Gérard Hertzhaft souvent cité dans cette émission car c’est le pape du blues en France (il est l’auteur du « Que sais-je ? » sur le blues), note pour sa part 1894 dans son Encyclopédie et dans le livret qui accompagne le coffret Frémeaux consacré à Lonnie Johnson, conformément à la date qui figurait sur son passeport -. Lonnie Johnson a  accompagné Louis Armstrong et Duke Ellington. Il est tout simplement l’inventeur de la guitare solo blues jouée au médiator note par note. Gérard Hertzhaft indique que Django Reinhardt et Charlie Christian se sont inspirés de lui pour créer la guitare jazz. Son jeu de guitare est tout simplement sublime : comment traduire en mots la clarté du son et les blue notes qu’il enchaîne avec un brio incroyable ?
Voici Falling Rain Blues, enregistré à Cincinnati le 20 décembre 1947, avec Allen Smith au piano et Monte Morrison à la basse.
Lonnie Johnson est un pionnier extraordinaire du blues. Il a gravé 130 faces entre 1925 et 1932. Entre 1937 et 1944 il enregistre aussi abondamment. Il a même réussi à revenir au premier plan après la guerre grâce à l’utilisation de la guitare électrique. Il remporte ainsi des succès jusqu’en 1953. Citons Mr. Jelly Roll Baker et surtout Tomorrow Night paru en 1948 qui s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires. Il saura aussi profiter du blues revival des années soixante. 
Lonnie Johnson était un artiste unique qui dispensait un blues élégant et sophistiqué avec une aisance stupéfiante. Avec le pianiste Roosevelt Sykes, c’est l’artiste d’avant-guerre qui aura connu la plus longue carrière dans le blues.
  

3/ T-Bone Walker
Lonnie Johnson est un pionnier, pas dans le sens des origines du blues, mais dans le sens où il est en fait un chef de file, le premier des « guitar heroes » selon l’expression de Gérard Hertzhaft, qui a intitulé de cette manière le coffret Frémeaux que j’ai évoqué tout à l’heure.
Dans le livret de ce coffret il rapporte quelques propos qui éclairent l’influence majeure de Lonnie Johnson sur tout un style de blues. A commencer par T-Bone Walker qui a déclaré  « C’est Lonnie Johnson qui m’a donné l’idée de jouer comme je le fais ». On ne peut pas être plus explicite. Il en est de même pour B. B. King qui a déclaré dans une interview : « J’étais dingue de Lonnie Johnson ! C’était mon idole, mon maître ». 
Bien d’autres artistes ont fait référence à Lonnie Johnson, mais ces deux-là, T-Bone Walker et B. B. King ont leur importance car eux-mêmes sont devenus à leur tour des chefs de file dans un genre bien spécifique.
T-Bone Walker, né Aaron Walker en 1910, décédé en 1975, peut être considéré comme l’un des créateurs du blues moderne. On désigne par ce terme le blues d’après-guerre. Il grave son premier disque en 1929 mais c’est en 1935 qu’il adopte la guitare électrique, ce qui fait de lui l’un des tout premiers utilisateurs, à peu près en même temps que le jazzman Eddie Durham, soit peu de temps après le steel-guitariste country Bob Dunn et le premier utilisateur connu, le hawaïen Sol Hopii en 1934 (en mettant de côté le cas de Georges Barnes, qui l’aurait utilisée dès 1933 mais qui ne sera enregistré qu’à partir de 1938).
T-Bone Walker a construit un style, le style de la Côte Ouest, le West Coast Blues, en s’appuyant sur une petite formation avec cuivres, piano, basse et batterie. La guitare électrique et les cuivres campent une atmosphère ouatée, vaporeuse, au sein de laquelle la voix de T-Bone émerge d’une façon suave et charmeuse.
Après une session pour Capitol en 1942, T-Bone Walker entreprend de longues tournées et se produit dans tous les Etats-Unis : New York, Chicago, Detroit, Los Angeles. Entre 1946 et 1955, il grave de nombreux disques pour plusieurs marques. C’est en 1947 qu’il enregistre son plus grand succès, Call It Stormy Monday qui sera classé numéro cinq au hit-parade du Billboard dans la catégorie rhythm and blues.
On écoute Call It Stormy Monday, enregistré en 1947 à Los Angeles, avec Lloyd Glenn au piano, Teddy Buckner à la trompette, Bumps Myers au saxo ténor, Arthur Edwards à la basse et Oscar Lee Bradley à la batterie.
Stormy Monday peut-être, but tuesday is just as bad ; autrement dit si lundi ce n’est pas terrible, mardi ce n’est pas mieux. Une vision pessimiste, à peine tempérée par le fait qu’on peut se rassurer, le week-end reviendra… 
La carrière de T-Bone Walker connaît une interruption en 1955 pour raisons de santé. Il réapparaît sur scène en 1960 sur la Côte Ouest et il monte ensuite dans le train du blues revival. Il participe à deux séances de l’American Folk Blues Festival. Il se produit et enregistre jusqu’en 1974 où une pneumonie mettra fin à ses jours.
T-Bone Walker a été une grande figure d’un style de blues qu’on appelle le jump blues, qui a été à l’honneur dans les années quarante et cinquante. Il a été l’un des grands innovateurs du blues. Il incarne la transition entre le jeu de Lonnie Johnson et celui de B.B. King.


4/ Johnny Cash.
Changement de style et d’époque avec l’artiste suivant, Johnny Cash. Johnny Cash, né en 1932 mort en 2003, est l’une des quatre grandes découvertes de la maison Sun, la firme de disques de Memphis appartenant au légendaire Sam Phillips. Nous avons déjà raconté comment s’effectua la percée d’Elvis Presley en 1954 qui accompagna la création du rockabilly. Elle fut suivie de beaucoup d’autres, notamment de Carl Perkins, créateur du fameux Blue Suede Shoes, et du pianiste Jerry Lee Lewis.
Johnny Cash représente un cas à part car ce chanteur guitariste se situe à la lisière de deux styles, le rockabilly et la country music. Ces deux genres sont très proches et de nombreux artistes se sont essayé aux deux, soit alternativement soit en même temps. Le cas de Johnny Cash est particulier, en ce sens qu’il se situe délibérément, dès l’origine, sur la frontière.
Son évolution personnelle ultérieure, ajoutée à la quasi disparition du rockabilly au début des années soixante, fera pencher clairement la balance du côté country. Johnny Cash a d’ailleurs fréquenté la famille Carter, icône de la musique country, et plus spécialement June Carter. La marque personnelle de Johnny Cash réside dans sa voix de baryton et ses basses profondes que le chanteur utilise dans un  registre sombre, voire dramatique.
Il décroche son premier hit en 1956 avec I Walk The Line. Ses morceaux les plus connus sont Ring Of Fire paru en 1963 et Folsom Prison Blues paru en 1968.
C’est en 1965 que sort l’album intitulé Orange Blossom Special, le titre portant le nom de l’album étant paru en single un peu avant. Il s’agit d’une reprise d’un succès country de 1939 dans le genre bluegrass des frères Rouse, Erwin et Jack. Le titre évoque un train qui circule le long des côtes de la Floride.
Voici la version de Johnny Cash, Orange Blossom Special, avec notamment Charlie McCoy à l’harmonica et Boots Randolph au saxo ténor.
Johnny Cash a quitté assez rapidement la maison Sun pour signer avec d’autres maisons. De 1963 à 1971 il anime sa propre émission de télé et il fait venir des artistes qui débordent largement du style country. Sa popularité décline dans les années soixante dix. Il se tourne vers le folk et obtient quelques succès. Vers la fin son style évolue vers des horizons très divers.
Johnny Cash possède la particularité d’être une grande figure pour le rock ‘n’ roll et pour la country. A ce titre il compte parmi les grandes personnalités de la musique populaire américaine.


5/ Woody Guthrie
Johnny Cash était un artiste « frontière » à la limite du rockabilly et de la country music. Comme Elvis Presley il était passé de chez Sun à Memphis chez une grande marque nationale, Columbia Records en l’occurrence. C’est là qu’il a collaboré avec un autre artiste frontière qui se situe pour sa part entre le folk, la country et la pop music, Bob Dylan.
A ce stade, il est nécessaire de décrypter ce que recouvre le terme de « folk » qu’on retrouve dans les expressions folk song, folk music, folk blues. La musique folk n’est pas réellement un style musical à part entière. C’est plutôt un courant de puristes gardiens d’une certaine tradition musicale qui puise ses origines aussi bien dans la musique blanche que dans la musique noire.
Côté musique blanche, les racines plongent dans la country music dite « old style », vieille manière dont le creuset se trouve au sud-est des Etats Unis dans le massif des Appalaches. Dans ces montagnes isolées, les descendants des colons originaires d’Ecosse et d’Irlande, qui vivaient avec la forêt et les Indiens, perpétuaient les traditions de la ballade celtique, avec force violons, fiddle et autres crins-crins. Le banjo, instrument venu d’Afrique, qui s’est imposé peu à peu à côté du violon, donne un son caractéristique à ce genre musical en vogue au début du XXème siècle.
Côté musique noire, il y a une référence qui s’impose, celle du chanteur guitariste Leadbelly, de son vrai nom Walter Boyd dit Huddie Ledbetter, né en 1885, mort en 1949. Leadbelly, qui jouait toutes sortes de morceaux, du blues à la chanson de cow-boy en passant par la ballade, est l’icône du mouvement folk. Sa particularité était d’utiliser une guitare à douze cordes dont il jouait dans un style inspiré du flamenco, un style populaire dans les régions proches de la frontière mexicaine qu'il sillonnait comme chanteur itinérant dans les années vingt. Plusieurs de ses morceaux, comme Rock Island Line ou Midnight Special font partie du répertoire folk traditionnel.
A l’époque moderne, le courant folk se caractérise par le rejet de la batterie et de la guitare électrique. Ce courant, toujours vivant, traduit l’aspiration à retrouver les accents d’une musique qui serait « authentique », par opposition à la musique à la mode diffusée par les grandes firmes et les médias, le « système » comme on dit aujourd’hui. Cette musique comporte d’ailleurs une coloration politique de gauche. Ses grandes figures des années soixante, Joan Baez, Bob Dylan, se sont engagées dans le mouvement contre la guerre du Vietnam.
Le plus important représentant de la musique folk des années trente, côté blanc, Woody Guthrie, était également très engagé. Woodrow Wilson Guthrie, ainsi l’avait appelé son père en l’honneur du président Wilson, connu sous le nom de Woody Guthrie, né en 1912 mort en 1967, s’est illustré notamment dans la lutte contre les compagnies fruitières qui sous-payaient et maltraitaient leurs employés comme le romancier John Steinbeck l’a décrit dans son ouvrage Les raisins de la colère, ou contre les exactions de la police californienne. On rapporte que ses guitares portaient l’inscription « cette machine tue les fascistes ». 
On écoute This Land Is Your Land, la plus célèbre chanson de Woody Guthrie écrite en 1940 d’après une mélodie qui aurait été empruntée à la Carter Family, la famille Carter, Alvin, Sara et Maybelle Carter, célèbre groupe country de l’époque.
Après avoir tourné en Californie, Woody Guthrie refuse un contrat exclusif proposé par la compagnie Capitol et gagne New-York au début des années quarante. Il devient une des principales figures de Greenwich Village, le quartier des bobos contestataires. 
Woody Guthrie est connu pour son interprétation du thème traditionnel de The House Of The Rising Sun et ses ballades sur Sacco et Vanzetti, deux anarchistes injustement condamnés à mort. Il a exercé une influence majeure sur tout le courant des « protest songsters », de Pete Seeger à Bob Dylan, en passant par Joan Baez.  
Si vous avez l’occasion allez voir le film qui lui est consacré : « En route pour la gloire », film de Hal Ashby avec David Carradine dans le rôle de Woody Guthrie.


6/ Little Richard
Voici maintenant un artiste très différent, celui qui se surnommait lui-même le king du rock ‘n’ roll et qui en est bien l’un des maîtres du genre, Little Richard. 
De son vrai nom Richard Penniman, Little Richard est né en Géorgie en 1935. C’est un pianiste au style survolté qui s’inscrit dans la lignée des pianistes de la Nouvelle-Orléans Professor Longhair, Fats Domino. La force du style de Little Richard, ce sont ses racines clairement blues et negro spiritual. 
Little Richard est l’auteur d’une dizaine de standards du rock ‘n’ roll comme Tutti Frutti, Long Tall Sally, Lucille, Good Golly Miss Molly… L’appui des meilleurs musiciens de la Nouvelle-Orléans n’est pas pour rien dans la facture impeccable de tous ces standards. 
On écoute Rip It Up, paru en juin 1956 chez Specialty, avec Lee Allen au saxo ténor, Alvin Tyler au saxo baryton, Edgar Blanchard à la guitare, Frank Fields à la contrebasse et Earl Palmer à la batterie.
Little Richard se maintient au sommet des charts jusqu’en 1957. Il quitte ensuite la scène musicale plusieurs années et devient prédicateur. Quand il fait son retour en 1963, le rock ‘n’ roll a laissé la place à d’autres genres. Ce sera l’heure des Beatles et des Rolling Stones. Little Richard ne parviendra pas à renouer avec le succès.
Chuck Berry étant décédé cette années, il reste la seule légende vivante du rock ‘n’ roll avec Fats Domino et Jerry Lee Lewis 
Pour les auditeurs qui souhaiteraient se procurer les standards de Little Richard, soulignons que ce dernier a réalisé de nombreuses versions de ces morceaux historiques et celles-ci sont de valeur très inégale. Il faut donc veiller à privilégier les versions originales. A titre d’exemple, on peut recommander le CD paru chez Specialty sous le numéro SPCD-2154-2 sous le titre « The Essential Little Richard ».


7/ Howlin’ Wolf
On retourne à présent au blues pur et dur avec un maître de Chicago, Howlin’ Wolf, le Loup Hurlant, chanteur et harmoniciste. 
De son vrai nom Chester Burnett, né en 1910 mort en 1976, Howlin’ Wolf a accompli le parcours classique : il est né dans le Mississippi où il puise son influence principale, il est ensuite disc-jockey à Memphis comme son beau-frère Sonny Boy Williamson deuxième du nom jusqu’en 1952. Il dirige alors une formation qui comprend Ike Turner et le guitariste Willie Johnson. En 1952, il se fixe à Chicago où il devient l’un des géants du blues local.
Howlin’ Wolf est l’auteur d’un grand nombre de standards du blues de Chicago comme Spoonful, Wang Dang Doodle, The Red Rooster qui sera repris notamment par les Rolling Stones et bien d’autres… Howlin’ Wolf délivre une musique rude, sauvage et agressive, très efficace surtout lorsqu’il est appuyé par un orchestre au top comme il en existait à Chicago dans les années cinquante soixante.
On écoute Shake For Me, enregistré pour Chess à Chicago en 1961, avec Johnny Jones au piano, Hubert Sumlin à la guitare, Willie Dixon à la basse et Sammy Lay à la batterie.
A souligner le fantastique jeu de guitare de Hubert Sumlin, dont Jimmy Hendrix disait qu’il était le meilleur guitariste de son temps. En fait, grâce à des accompagnateurs renouvelés,  dont Hubert Sumlin mais pas que, grâce aussi aux compositions de Willie Dixon, Howlin’ Wolf a su élaborer un Chicago un style profondément renouvelé, ce qui lui a permis de produire une série de chefs d’œuvre.
Howlin’ Wolf s’est produit jusqu’à sa mort dans les boîtes de Chicago. Il a été l’une des personnalités les plus marquantes et les plus populaires de Chicago dans les années cinquante soixante.  


8/ Eddie Cochran
Changement de style encore : on retourne au rock ‘n’ roll avec le chanteur guitariste Eddie Cochran. Cochran avait un look et des manières qui reflétaient l’esprit de révolte adolescente incarné par James Dean dans le film La Fureur de Vivre. 
Né en 1938, il décède dans un accident de voiture au cours d’une tournée en Angleterre à l’âge de 22 ans en 1960. Eddie Cochran a représenté une espèce de deuxième souffle pour le rockabilly. La première vague est portée par les artistes de la maison Sun à Memphis : Elvis Presley, Carl Perkins, Jerry Lee Lewis, Warren Smith etc. Cochran, installé à Los Angeles, invente un nouveau style avec une guitare rythmique agressive, lourde.
Les artistes français de rock ‘n’ roll des années soixante ont beaucoup puisé dans les standards d’Eddie Cochran. A commencer par Johnny, avec des morceaux comme Elle est terrible ou Cours plus vite Charlie.
Voici justement la version originale de Cours plus vite Charlie, Cut Across Shorty, enregistrée en 1959 chez Liberty.- le disque est paru en mars 1960- avec Sonny Curtis seconde guitare, Conrad Smith à la basse et Jerry Allison à la batterie.
La carrière d’Eddie Cochran a été courte puisqu’elle n’a duré que cinq ans. Il doit son premier succès à un film sorti en 1957, « The Girl Can’t Help It » (La Blonde et moi), dans lequel il interprète Twenty Flight Rock, qui deviendra un standard. C’est chez Liberty Records qu’il obtient tous ses hits : les plus connus sont Jeanie, Jeanie, Jeanie, Summertime Blues et C’mon Everybody en 1958, Teenage Heaven et Something Else en 1959. 
Eddie Cochran, c’est un peu comme une étoile filante. Il est arrivé dans un deuxième temps, après Elvis, Perkins, Jerry Lee Lewis etc. et il est mort en 1960. Mais plus que tous les autres, il a su incarner la rébellion adolescente de l’après-guerre et incontestablement le son de groupes comme les Kinks ou les Who doit quelque chose à son style de guitare rythmique lourd et agressif.


9/ Big Joe Turner
Et on continue à bourlinguer à travers les musiques populaires américaines qui poussent à taper du pied en abordant un autre genre, le boogie-woogie.
Le terme de boogie-woogie désigne à l’origine une danse. En 1928, le pianiste de Chicago Clarence Pinetop Smith, né en 1904 mort en 1929, enregistre une sorte de blues au piano qui explique au public comment danser le boogie-woogie. Cette forme de blues repose sur un jeu de piano obtenu par le martèlement inlassable de la main gauche des fameuses basses ambulantes – les walking basses- constituées de huit basses par mesure sur un rythme à quatre temps tandis que la main droite exécute soit une mélodie à contretemps soit des riffs, de courtes phrases répétitives. Lorsque c’est bien exécuté, l’ensemble produit un effet de forte tension croissante avec un swing intense. Pinetop Smith a appelé son morceau Pinetop’s Boogie-woogie. Le terme est resté pour désigner cette figure pianistique.
Pinetop’s Smith n’était sans doute pas le créateur du boogie-woogie mais il a été le premier à en enregistrer et nous a laissé son nom. Pas de chance pour lui, il est mort dans une rixe peu après. Le boogie-woogie, très populaire dans les cabarets noirs de l’époque, fait l’objet d’une véritable explosion au cours de l’année 1929 et connaît par la suite une éclipse entraînée par la Dépression qui a suivi le jeudi noir du 24 octobre 1929.
Le boogie-woogie renaît de ses cendres grâce à la reprise de Pinetop’s Boogie-woogie par Cléo Brown en 1935 qui remporte un incroyable succès. Quand le jazzman Tommy Dorsey sort un morceau intitulé Boogie-woogie en 1938 commence ce qu’on a appelé la folie du boogie-woogie, devenu le style à la mode de l’époque.
Pete Johnson, pianiste de boogie-woogie de Kansas City, est l’un des meilleurs du genre avec son compère Albert Ammons avec lequel il a gravé des duos exceptionnels. Pete Johnson a connu le chanteur  Big Joe Turner à Kansas City. Ensemble, ils gravent en 1938 un morceau qui rentre dans l’histoire, Roll’em Pete. On l’écoute.
Le boogie-woogie est la base du rock ‘n’ roll. Ainsi, ce morceau de boogie-woogie rapide sur lequel Big Joe Turner place de sa voix forte de shouter – ainsi appelait-on ces chanteurs de bar qui devaient quasiment hurler pour se faire entendre dans des salles extrêmement bruyantes- un chant appuyé, peut-être considéré comme un prototype de rock ‘n’ roll, quinze ans avant Bill Haley et Elvis Presley. D’ailleurs, Big Joe Turner fera une carrière exceptionnelle dans le rhythm and blues façon rock ‘n’ roll. Il est notamment l’auteur du célèbre morceau Shake, rattle and roll.
Le boogie-woogie a bien sûr été joué à la guitare. Mais c’est une autre histoire que nous conterons dans une autre émission.


10/ Memphis Minnie
Nous allons terminer celle-ci avec une chanteuse. Il s’agit de Memphis Minnie, de son vrai nom Lizzie Douglas, née en 1896 morte en 1973.
Memphis Minnie a été une grande vedette de blues à partir des années trente et elle a joué un grand rôle sur la scène de Chicago. C’était aussi une guitariste brillante et inspirée.
On écoute Me And My Chauffeur Blues, gravé à Chicago en 1941, avec Ernest Little Son Lawlar, son troisième mari, à la guitare et Alfred Elkins à la contrebasse. 
Memphis Minnie a aidé les grands noms du blues de Chicago de l’après-guerre, comme Muddy Waters, Little Walter ou Jimmy Rogers, aussi bien moralement que matériellement. Ceux-là sont devenus de grandes vedettes connues dans le monde entier. Elle, elle a fini dans un hospice de vieillards, tristement oubliée de tous...
Mais Radio transparence est là ! Et pour nous, Memphis Minnie est toujours vivante !


Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

Vous Pouvez écouter "Hot Ariège" en direct les mercredis a 19h sur Radio Transparence :

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Merci pour votre visite & Bon Blues !!