mercredi 8 novembre 2017

Séance 8


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing




Séance 8




1/ Buddy Guy
On démarre avec un bluesman toujours vivant, ce qui se fait rare, Buddy Guy. George Guy, surnommé Buddy, est né en 1936 en Louisiane. C’est en 1957 qu’il émigre à Chicago où il trouve un emploi de mécanicien. Avec Magic Sam et Otis Rush, il a renouvelé le style de Chicago en y intégrant une forte influence de B.B. King. Sa marque c’est l’atmosphère lourde, la section rythmique oppressante, le chant dramatisé. Sa voix aiguë et voilée contribue à donner de la tension.
Entre 1959 et 1967 il se produit dans les clubs et enregistre de nombreuses faces pour Chess. Il remporte des succès avec First Time I Met The Blues, Stone Crazy, My Time After Awhile.  Comme musicien de studio il accompagne aussi les grands de la marque, comme Muddy Waters ou Sonny Boy Williamson. En 1965 il participe à la tournée européenne de l’American Folk Blues Festival.
On écoute un morceau enregistré lors de cette tournée, First Time I Met The Blues, qui est aussi l’un de ses plus grands succès. Il est au chant et à la guitare et est entouré d’Eddie Boyd au piano, Lonesome Jimmy Lee à la basse et Fred Below à la batterie. Big Mama Thornton est notée comme présente mais on ne l’entend guère.
Buddy Guy reste connu pour le duo qu’il a formé avec l’harmoniciste Junior Wells. Ensemble ils ont réalisé des morceaux de grande qualité. Buddy Guy a acheté un club et effectué de nombreuses tournées de par le monde. 
Il est l’un des très grands noms du blues toujours vivant. A noter qu’il avait un frère cadet, Phil Guy, guitariste de blues lui aussi, et qui était venu en Ariège il y a une quinzaine d’années, à l’initiative d’une association nommée Pyr ‘n’ Blues, formée par un groupe de fans de blues, dont j’étais. Phil Guy avait donné un concert à La Bastide de Sérou. Il est décédé quelques années après, en 2008.


2/ Bull Moose Jackson
Nous allons parler à présent d’un saxophoniste, assez peu connu en dehors des amateurs de blues et de jazz, bien qu’il ait obtenu de nombreux succès et qu’il ait exercé une influence importante dans les années cinquante soixante. 
Il s’agit de Benjamin Clarence Jackson Jr, surnommé Bull Moose Jackson, né en 1919 à Cleveland dans l’Ohio, décédé en 1989. Bull Moose Jackson commence par tourner avec des groupes locaux durant son adolescence, jusqu’à ce qu’il soit repéré par Lucky Millinder, chef d’orchestre rhythm and blues réputé et incroyable découvreur de talents. Bull Moose Jackson devient saxophoniste ténor chez Millinder et réalise ses premiers enregistrements pour Capitol et Decca. Ce sont ses copains du groupe qui le surnomment Bull Moose, une sorte d’élan d’Amérique du Nord, à cause de son apparence physique. Il lui arrive de remplacer le chanteur vedette de Millinder, Wynonie Harris.
Très vite il enregistre sous son propre nom et c’est lui le chanteur, car c’est un superbe shouter. Son premier grand succès est I Love You, Yes I Do enregistré chez King en 1947. C’est le premier disque de rhythm and blues vendu à plus d’un million d’exemplaires. Entre 1948 et 1955, Bull Moose Jackson collectionne les succès : I Know Who Threw The Whiskey In The Well, Je sais qui a jeté le whisky dans le puits, chanson réponse à un tube de Lucky Millinder qui se posait la question de savoir qui était capable d’une telle forfaiture, All My Love Belongs To You, I Want A Bowlegged Woman, chanson considérée comme trop osée pour passer à la télé, I Can’t Go On Without You, son plus grand succès resté en tête du Billboard pendant huit semaines.
La politique de la firme King, et de sa filiale Queen, au début des années cinquante a été un moment de faire enregistrer des versions rhythm and blues de chansons country. C’est le cas entre autres de Why Don’t You Haul And Love Me, l’un des succès de Bull Moose Jackson.
Nous allons entendre un morceau rare, enregistré en 1956 pour une petite marque, Encino. Ce morceau se situe résolument dans la veine du rock ‘n’ roll. Il s’agit de Watch My Signals. 
Par la suite, Bull Moose Jackson accompagne des jazzmen, fait des concerts. Il ouvre un restaurant et se retire du circuit. Il est redécouvert dans les années soixante, il enregistre à nouveau et fait des apparitions avec un groupe nommé les Flashcats. 
Bull Moose Jackson, saxo ténor et shouter, a fait partie de ces musiciens qui pesaient lourd dans les années cinquante et ont été injustement oubliés par la suite.


3/ Albert Ammons
Après le saxo, place au piano ! Nous avons déjà parlé de la folie du boogie woogie qui s’est emparée des Etats-Unis dans les années quarante. Un moment particulier illustre ce qui s’est passé : le 23 décembre 1938, lors du fameux concert « From Spirituals To Swing » donné au Carnegie Hall à New York. Ce show est un événement de référence avec des musiciens de blues comme Big Bill Broonzy et Sonny Terry, totalement inconnus du grand public à l’époque et qui sont devenus de très grands noms par la suite, avec des musiciens de jazz de premier plan (Count Basie, Benny Goodman) et des stars du gospel (Sister Rosetta Tharpe et le Golden Gate Quartett). On imagine l’ambiance. Eh bien, quand le pianiste Pete Johnson a rejoint sur la scène Albert Ammons et Meade Lux Lewis pour interpréter ensemble, à trois pianos, le morceau Cavalcade Of Boogie, ils ont mis le feu et remporté un triomphe incroyable. Il est clair que la prestation devait être très impressionnante et il faut rappeler que le boogie woogie en 1938, trois ans après la reprise de Pinetop’s Boogie Woogie par Cleo Brown, était le genre à la mode de l’époque. A ce moment là, le boogie woogie c’était vraiment la folie !
Albert Ammons est né à Chicago en 1907 et il est mort en 1949. Je considère qu’Albert Ammons est le roi du boogie-woogie. La puissance de son jeu de basses, les fameuses « walking basses » les basses ambulantes jouées de la main gauche, est inégalée. Son swing est irrésistible, il n’y a aucun temps mort, aucune faiblesse. Ecouter Ammons, c’est comme être emporté par un tourbillon de notes magiques.
Voici Swanee River Boogie, enregistré à Chicago en 1946 avec Albert Ammons au piano, Ice Perkins à la guitare, Israël Crosby à la contrebasse et Jack Cooley à la batterie.
Albert Ammons qui a commencé à enregistrer à partie de 1936 a joué jusqu’à sa mort en 1949, malgré l’amputation d’un doigt et des crises de paralysie. Ses duos avec Pete Johnson, avec lequel il joue régulièrement après le concert From Spirituals To Swing, sont de toute beauté. 
Albert Ammons est l’auteur de chefs d’œuvre inoubliables comme Barrelhouse Boogie, Boogie Woogie Man, Sixth Avenue Express. Albert Ammons, c’est tout simplement le boogie-woogie joué à la perfection.


4/ Jimmie Rodgers
Changement de style à présent et on commence avec une question : quel est le rapport entre la country music et l’Autriche ? Tic tac, tic tac. Réponse : le Tyrol. Ou plutôt la tyrolienne, appelée yodel dans sa version suisse.  Mais qui donc aurait importé la tyrolienne, cette façon de faire des vocalises par onomatopées en alternant une voix de poitrine et de falsetto, dans la country ? Sans doute des émigrés d’origine germanique, via la musique des Appalaches, cette chaîne montagneuse de l’est des Etats-Unis où s’est développée la musique populaire folklorique à l’origine de la country.
Toujours est-il que le chanteur guitariste qui en a fait sa marque de fabrique dès les années vingt, c’est Jimmie Rodgers (Jimmie avec ie et Rodgers avec un d), né en 1897, mort en 1933. Dès l’âge de 13 ans, Jimmie Rodgers travaille sur les voies de chemin de fer où il côtoie des Noirs et il s’imprègne de blues. Il commence à enregistrer en 1927 et devient la première star de la country music.
On écoute son morceau fétiche, Blue Yodel 1 (il y aura par la suite de très nombreux autres enregistrements de Blue Yodel avec des musiciens aussi divers que Louis Armstrong ou des formations de jug bands), enregistré pour Victor et qui a marqué toute une génération.  
Toutes les versions de Blue Yodel, de la première qu’on vient d’entendre jusqu’à la neuvième où il est accompagné par Louis Armstrong, ont connu le succès. Mais Jimmy Rodgers a évidemment enregistré bien d’autres morceaux de grande qualité comme Brakeman Blues, Waitin’ For A Train ou T.B. Blues.  
Le style de Jimmie Rodgers est extrêmement proche du blues, ce qui en dit long sur les origines de la country music. Jamais on ne retrouvera une telle proximité avec le blues chez les artistes de country, si ce n’est peut-être avec les Delmore Brothers. L’œuvre de Jimmie Rodgers est immense. La tuberculose l’a emporté bien trop tôt en 1933. Jimmie Rodgers est resté une légende. Il est incontestablement le père de la country music moderne, un des très grands noms de la musique populaire américaine.


5/ LaVern Baker
Je vous emmène maintenant au cinéma. Connaissez-vous le film Angel Heart, où Mickey Rourke incarne un détective qui se fait manipuler par le diable joué par Robert de Niro ? Si vous ne l’avez pas vu, je vous le recommande, ce film est un véritable bijou. Et il y a la bande son ! On peut notamment entendre une superbe chanteuse de rhythm and blues, LaVern Baker, dans un morceau intitulé Soul On Fire. 
On écoute tout de suite ce morceau, Soul On Fire,  enregistré pour Atlantic en 1953 avec LaVern Baker au chant, Freddy Mitchell au saxo ténor, Pinky Williams au saxo baryton, Hank Jones au piano, Jimmy Lewis à la guitare, Lloyd Trotman à la basse et Sylvester Paine à la batterie.
LaVern Baker est née Dolores Evans en 1929. Elle épouse assez tôt un monsieur Williams, voilà pourquoi certains auteurs lui donnent pour véritable nom Dolores Williams. Elle est la nièce d’une grande chanteuse de blues d’avant guerre, Merline Johnson, qu’on surnommait « The Yas Yas Girl ». Elle signe chez Atlantic en 1953 et elle va enchaîner succès sur succès jusqu’en 1960. En cinq années, elle récolte 9 titres au top 10 du Billboard, ce qui la classe en sixième position, derrière Fats Domino, Elvis Presley, Ray Charles, Little Richard et Chuck Berry. Autant dire qu’elle est une des reines de cette période mythique des années cinquante, avec Ruth Brown et Dinah Washington. 
Ses morceaux les plus connus : Tweedle-dee et Jim Dandy sortis en 1957, I Cried A Tear en 1958. Elle quitte Atlantic en 1964. Par la suite elle séjournera pendant 22 ans aux Philippines dans un centre destiné à divertir les marines. Son dernier enregistrement date de 1995. Elle est décédée en 1997. 
LaVern Baker, une grande dame du rhythm and blues.


6/ Lightnin’ Slim
Et voici maintenant une autre grande figure, celle du père fondateur du swamp blues, le blues des marais de la Louisiane, Lightnin’ Slim. Lightnin’ Slim, de son vrai nom Otis Hicks, est un chanteur guitariste né en 1913 et mort en 1974. Il est le premier artiste noir à enregistrer pour le producteur Jay D. Miller qui a enregistré tous les artistes de swamp blues. 
Lightnin’ Slim a commencé par galérer énormément avant d’être repéré en 1954 par un disc-jockey. Il forme un orchestre avec Slim Harpo à l’harmonica, ou parfois Schoolboy  Cleve, et devient très populaire dans la région de Bâton Rouge. Il grave de nombreux titres pour la marque Excello et obtient quelques succès, comme Bad Luck ou Rooster Blues, sans jamais toutefois percer au plan national.
On écoute un morceau de 1960, Nothin’ But The Devil, où il est accompagné par Lazy Lester à l’harmonica.
Lightnin’ Slim était un personnage haut en couleurs. Une voix profonde et rocailleuse, des accents traînants, paresseux, dans le style si caractéristique de la Louisiane, une guitare sombre, il est le swamp blues ! Et on ne peut s’empêcher d’évoquer son admonestation fétiche à son accompagnateur « Blow your harmonica, son ! » qu’on entend dans un grand nombre de ses morceaux : joue de ton harmonica, fiston !
Ledit accompagnateur a été longtemps Lazy Lester et nous aurons l’occasion d’en reparler puisque Lazy Lester est toujours vivant, il s’est fait un nom et a enregistré de nombreux titres de grande qualité.


7/ Cecil Gant
Nous allons parler d’un pianiste à présent qui a été fortement influencé par Albert Ammons que nous avons évoqué tout à l’heure. Il s’agit de Cecil Gant, né à Nashville en 1915 et décédé en 1951. 36 ans, c’est un peu jeune pour mourir ; je ne connais pas la cause de son décès, mais il est vrai que les artistes de blues vivent rarement vieux…
Ceci Gant fait partie de la longue liste des génies du blues complètement méconnus. Il est l’homme d’un seul succès, I Wonder, sorti en 1944 chez une toute petite marque de la ville d’Oakland, Gilt Edge. Cecil Gant se place alors dans le sillage de Charles Brown et Nat King Cole. La formule préférée de Cecil Gant est simple : un boogie woogie impeccable couplé avec une ballade sentimentale bourrée de notes d’humour.
Mais Cecil Gant ne sait pas faire que cela. Pour preuve, le morceau que nous allons écouter à présent, enregistré à New York en 1950 pour la marque Decca sous le pseudonyme de Gunter Lee Carr (un hommage évident à l’immense Leroy Carr, pianiste majeur d’avant-guerre), qui annonce clairement le rock ‘n’ roll.
On écoute We’re Gonna Rock. On ne sait pas qui accompagne Cecil Gant sur ce morceau.
L’influence d’un morceau comme We’re Gonna Rock sur les pianistes des années cinquante a été considérable. Deux autres morceaux enregistrés par Cecil Gant en 1951, Shotgun Boogie et Rock Little Baby sont dans la même veine. Le décès de Cecil Gant en 1951 met fin prématurément à une carrière qui s’annonçait prometteuse. Ce précurseur n’aura pas connu la vague du rock ‘n’ roll qui démarre en 1954. On ne saura donc jamais ce que Cecil Gant aurait pu faire. Sans doute des étincelles, dommage !


8/ Snooky Pryor & Homesick James
Les deux compères suivants ont eu une carrière beaucoup plus longue, de plus de cinquante ans. Il s’agit de l’harmoniciste Snooky Pryor et du guitariste Homesick James. 
Snooky Pryor, James Edward Pryor, est né dans le Mississippi en 1921 et est mort en 2006. Snooky Pryor est venu travailler en usine à Chicago en 1940. John Lee Sonny Boy Williamson, le maître de l’harmonica à Chicago dans les années quarante, devient son mentor. Entre 1947 et 1962, il grave des titres pour des marques diverses, Marvel, Planet, JOB, Vee-Jay, sans obtenir de succès commercial. Il se retire du circuit pour se consacrer au métier de charpentier.
C’est son pote Homesick James qui le persuade de revenir en 1971. Ils feront ensemble de nombreuses tournées. Ils ont gravé ensemble des morceaux que je considère personnellement comme faisant partie des classiques majeurs du blues de Chicago.
On écoute l’un d’eux paru en 1975 chez Big Bear Records. Il s’agit d’une reprise du célèbre morceau de Robert Johnson Sweet Home Chicago, avec Homesick James au chant et à la guitare, Snooky Pryor à l’harmonica, Bob Hall au piano, Bob Brunning à la basse et John Hunt à la batterie.
Un mot sur cette référence à Chicago comme à un chez soi douillet, très utilisée par de nombreux bluesmen avant guerre et qui pourrait étonner, compte tenu de la réputation de cette ville au temps de la prohibition et de la renommée d’Al Capone. C’est une allusion aux problèmes que rencontraient les Noirs dans les états du sud des Etats-Unis, les Etats qui s’étaient prononcés pour l’esclavage pendant la guerre de sécession, toujours en proie à un racisme violent. Les événements de l’été dernier à Charlottesville en Virginie témoignent du fait que cette violence n’a pas disparu aujourd’hui. Chicago, grande ville du Nord, était considérée avant guerre par les Noirs du Sud comme un espoir et un refuge, avec la perspective d’être bien traité et d’obtenir un emploi. D’où la migration de plusieurs millions de personnes en plusieurs vagues, avant guerre et dans l’immédiat après-guerre. Sweet home Chicago !
Homesick James, de son vrai nom James Williamson, né en 1910, décédé en 2006 comme Snooky Pryor, était un cousin de John Lee Sonny Boy Williamson. C’était surtout un disciple talentueux d’Elmore James. C’est le succès d’un de ses morceaux, Homesick, qui lui donne son surnom. Homesick James a beaucoup travaillé dans l’orchestre d’Elmore James et à la mort de ce dernier il a repris son répertoire. Homesick James est resté peu connu à Chicago mais en revanche il a bien profité du revival et s’est fait un nom auprès du public européen dans les années soixante dix. Il a publié beaucoup d’albums de très bon niveau.


9/ The Doors
Voici maintenant le moment de parler d’un phénomène qui a dominé la scène musicale à la fin des années soixante : le blues boom. A ne pas confondre avec le blues revival initié dès le début des années soixante et qui a consisté aux Etats-Unis à aller rechercher les vieilles gloires du blues des années vingt / trente, à les faire remonter sur scène et à les réenregistrer. Ce mouvement a eu ses défauts, notamment quand on a demandé aux artistes de ne pas jouer d’instruments électrifiés pour plaire à un certain public blanc amateur de musique folk. Il a eu aussi beaucoup d’avantages : des géants du blues comme Son House, Mississippi John Hurt ou Skip James ont pu se produire à nouveau ; il y a eu aussi quelques découvertes majeures (on peut citer Mississippi Fred McDowell ou Robert Pete Williams) ; mais surtout ce mouvement a puissamment contribué à la diffusion et au rayonnement du blues.
Le blues boom est un mouvement très différent mais il en constitue le prolongement. Ce mouvement là a concerné la jeunesse blanche et européenne qui s’est prise d’un engouement pour le blues et s’est piquée de vouloir jouer du blues à son tour. Il y a eu les pionniers militants de la cause du blues dont les grandes figures sont Alexis Korner et John Mayall en Grande-Bretagne, Paul Butterfield, Charlie Musselwhite et Mike Bloomfied aux Etats-Unis. Il y a eu surtout de très nombreux groupes de ce qu’on a appelé un temps la musique pop, puis rock – terme plus vague et plus large que rock ‘n’ roll dont l’appellation est maintenant réservée à la musique des années cinquante – qui ont intégré une partie plus ou moins grande de blues dans leur musique. John Mayall écrivait en 1968 (cité dans le livre de Philippe Bas-Rabérin Le Blues Moderne 1945 – 1973) : « Aux Etats-Unis, la scène du blues est principalement animée par des Blancs établis sur la côte Ouest. Les musiciens noirs sont confinés dans les ghettos de villes comme Chicago et jouent pour la plupart de la soul music.. Chez les Blancs – dont les qualités de bluesmen ne me paraissent pas toujours évidentes – les grands noms sont Big Brother and the Holding Company, Blue Cheer, Doors et Jefferson Airplane. » 
Témoignage intéressant. Evidemment contestable sur le fond : tous les groupes cités jouent du rock, de la pop ou tout ce qu’on voudra, mais pas du blues qui est, bien au-delà d’une forme musicale, l’expression sociale d’une minorité ethnique aux Etats-Unis. Ce qui explique d’ailleurs que en général les musiciens en question ne parviennent pas réellement à convaincre, du moins ceux qui connaissent bien le vrai blues et ses génies, comme Mayall le relève lui-même. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que le blues soit devenu en tant que tel une composante essentielle de la musique dominante du moment. Il faut insister sur « en tant que tel », car Elvis Presley jouait déjà du blues, de manière consciente de surcroît, mais il n’était pas reconnu comme tel.
Pour illustrer ce propos, j’ai choisi de vous faire écouter l’un des groupes cités par John Mayall, les Doors. Voici Cars Hiss By My Window, tiré de l’album « L.A. Woman » paru en avril 1971, juste avant la mort de Jim Morrison, le leader du groupe. 
Voilà un exemple d’intégration du blues dans la musique populaire américaine. Nous aurons l’occasion de parler de la présence du blues dans la musique d‘aujourd’hui dans d’autres émissions.


10/ Bo Diddley
Nous allons terminer l’émission avec Bo Diddley, qui se situe au confluent du blues, du rhythm and blues et du rock ‘n’ roll et qui a eu une grande influence sur les groupes de rock, l’un d’eux allant jusqu’à tirer son nom d’une de ses chansons (Pretty Things).
Bo Diddley, de son vrai nom Elias McDaniel, est né dans le Mississippi en 1928, il est décédé en 2008. Il est une figure majeure du rock ‘n’ roll noir et du rock ‘n’ roll tout court. Avec Chuck Berry, il est la star de la firme Chess de Chicago. Bo Diddley est l’inventeur d’un rythme particulier, le diddley beat, qui a connu une vogue considérable. Son premier morceau paru en 1955, Bo Diddley, d’où il tire son surnom, est basé sur ce rythme très dansant.
On écoute le morceau intitulé Bo Diddley. Il s’agit de la version originale parue chez Chess en 1955 (il y en a eu beaucoup d’autres depuis), où Bo Diddley à la guitare et au chant est entouré de James Bradford à la basse, Jerome Green aux maracas et Clifton James à la batterie.
Cette chanson et ce rythme ont été repris par d’innombrables groupes de rock et de pop. Bo Diddley est l’auteur d’autre standards comme I’m A Man, repris par Muddy Waters sous le titre Mannish Boy. Avec sa curieuse guitare rectangulaire et son jeu de scène impressionnant, qui a beaucoup influencé celui d’Elvis Presley, Bo Diddley était un showman hors du commun. Il est aujourd’hui une figure de légende.


Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

Vous Pouvez écouter "Hot Ariège" en direct les mercredis a 19h sur Radio Transparence :

https://www.radio-transparence.org/

Merci pour votre visite & Bon Blues !!

mercredi 1 novembre 2017

Séance 7


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing



Séance 7






1/ Fats Domino
La programmation musicale est un peu bousculée aujourd’hui. J’avais prévu de démarrer l’émission avec le pianiste Bill Doggett. Mais voilà, on a appris avec tristesse la mort du Fat Man, Antoine Fats Domino, la semaine dernière, le 24 octobre. C’est pourquoi on écoutera Bill Doggett une autre fois et on va réécouter Fats Domino en sa mémoire.
Terrible année que cette année 2017 pour le rock ‘n’ roll et la musique noire : après Chuck Berry en mars dernier, voilà que c’est au tour de Fats Domino ! On avait craint pour sa vie il y a quelques années au moment où l’ouragan Katrina avait submergé la ville de La Nouvelle Orléans. On était resté plusieurs jours sans nouvelles de lui et cela avait été un grand soulagement quand il avait refait surface.
Aujourd’hui, ça y est ! Le roi du rhythm and blues, pionnier du rock ‘n’ roll, s’en est allé. 
Un pianiste de La Nouvelle Orléans, Ferdinand Joseph Lamothe (ou La Menthe, les sources divergent), surnommé Jelly Roll Morton avait fait écrire sur sa carte de visite « originator of jazz », créateur du jazz. C’était certainement extrêmement prétentieux et exagéré, même si bon nombre de critiques pensent que ce n’était pas dénué de tout fondement. Rien de tel pour Fats Domino, autre pianiste de La Nouvelle Orléans, qui aurait pu prétendre, sinon avoir créé, du moins avoir largement contribué à créer le rock ‘n’ roll. Des morceaux comme The Fat Man, Ain’t That A Shame, I’m Ready, My Girl Josephine et beaucoup d’autres le prouvent amplement.
En tout cas, on sera toujours prêt à écouter du Fats Domino. Aujourd’hui, ce sera Blueberry Hill.


2/ Tampa Red
A présent, nous allons parler d’un sorcier, un sorcier de la guitare. C’est ainsi en effet qu’on surnommait Tampa Red, the Guitar Wizard. 
Nous avons déjà entendu Tampa Red dans Hot Ariège. Il accompagnait le pianiste Big Maceo dans un de leurs duos restés célèbres. Né en 1903 ou 1904 (les dates divergent selon les auteurs), décédé en 1981, son vrai nom était Hudson Woodbridge et il a pris le nom de famille de sa grand-mère qui l’a élevé, Whittaker. 
Tampa Red est d’abord musicien itinérant dans le sud avant de s’associer à Chicago en 1928 avec Georgia Tom Dorsey. Ensemble, ils remportent un énorme succès avec It’s Tight  Like That. Par la suite, Tampa Red enregistre 335 faces sur 78 tours, c’est le record absolu de l’histoire du blues ! Tampa Red tire de son bottleneck un son d’une pureté inégalée et son jeu a influencé, directement ou indirectement via des guitaristes comme Robert Nighthawk ou Earl Hooker, la plupart des guitaristes slide qui ont suivi.
On écoute Don’t You Lie To Me,  enregistré à Chicago en 1940, avec Tampa Red au chant, à la guitare et au kazoo, Blind John Davis au piano Ransom Knowling à la contrebasse. 
Don’t You Lie To Me est devenu un standard du blues et du rock repris par Fats Domino, Chuck Berry, les Rolling Stones et bien d’autres… 
Entre 1941 et 1945, Tampa Red se produit régulièrement à Chicago avec le pianiste Big Maceo, avec lequel il enregistre de nombreux titres pour Bluebird. Il est l’un des rares bluesmen à survivre à la disparition de Bluebird, sous-marque de la firme RCA rachetée par Victor. Tampa Red enregistrera pour Victor jusqu’en 1953. Par la suite, affecté par la mort de sa femme il sombre dans l’alcoolisme et il a fini sa vie en hôpital psychiatrique. 
Tampa Red utilisait une guitare métallique National et son bottleneck en fait l’un des artistes les plus importants de l’histoire du blues. Il était en fait bien plus qu’un sorcier de la guitare. Il est l’auteur de nombreux standards : Susie Q, It Hurts Me Too, Sweet Little Angel, Anna Lee, When Things Go Wrong With You, Let Me Play With Your Poodle etc. Son influence a été considérable et ses morceaux ont été repris par une foule d’artistes dans des genres divers.


3/ Arthur Big Boy Crudup
L’artiste suivant est Arthur Big Boy Crudup, né en 1905 mort en 1974. Crudup est l’archétype du bluesman du Mississippi : une voix haute, un style vigoureux, un chant rude et une guitare redoutablement efficace. Arthur Big Boy Crudup a connu une vie de galère, occupant des emplois dans une fonderie, fermier, employé de chemin de fer, dans la voirie, bûcheron, livreur etc. Toujours sur les routes, il se produit dans les bals. Comme beaucoup d’autres, il émigre à Chicago, joue dans les rues, il est remarqué par Big Bill Broonzy et il peut enregistrer pour la marque Bluebird à partir de 1941.
On écoute un de ses plus grands succès That’s All Right, enregistré à Chicago en septembre 1946, avec Arthur Crudup au chant et à la guitare, Ransom Knowling à la basse et Judge Riley à la batterie.
On l’a dit dans cette émission, c’est cette chanson qui a permis à Elvis Presley d’obtenir huit ans après son premier succès, décisif. C’est un aspect bien connu. Deux autres points méritent d’être soulignés. D’abord, l’influence sur Presley ne s’est pas limitée à la reprise de That’s All Right. Presley a aussi repris d’autres morceaux comme My Baby Left Me et So Glad You’re Mine. Mais surtout, la formation et le style de Crudup appuyé sur le trio guitare, basse, batterie, constitue la matrice du rockabilly. Ajoutons à cela que Crudup n’a touché aucun droit d’auteur pour That’s All Right, comme pour beaucoup d’autres de ses compositions (je pense notamment à Rock Me Mama, repris par B.B. King et une foultitude d’autres artistes. Mieux ! C’est Presley qui a signé le titre pour That’s All Right et empoché les droits pour ce blues devenu un classique du rock ‘n’ roll
Y a pas de justice ! Mais Radio Transparence veille au grain et est là pour rétablir la vérité. Arthur Big Boy Crudup est l’un des très grands noms du blues et sa contribution à la naissance du rock ‘n’ roll a été déterminante.


4/ Wanda Jackson
A propos de rock ‘n’ roll, on est en plein dedans avec l’artiste qui suit, Wanda Jackson. Là encore, il va falloir réparer une injustice. La place des femmes est totalement occultée dans l’histoire du rock ‘n’ roll. Pour preuve, le monumental ouvrage de Charlie Gillett sur l’histoire du rock ‘n’ roll, un des ouvrages les mieux documentés et pertinents sur le fond, ne cite pas une seule fois le nom de Wanda Jackson ! Il cite une fois Janis Martin, quatre fois Brenda Lee qui relève plutôt de la variété, jamais Jo Ann Campbell… Les chanteuses noires sont plus mises en avant, ce qui est somme toute logique vu leur rôle et leur influence, mais comme artistes de rhythm and blues plutôt que rock ‘n’ roll, ce qui est également logique compte tenu de l’histoire de cette musique et de la filiation qui existe entre les deux genres.
Bref, on ne parle pas beaucoup des chanteuses de rock ‘n’ roll alors que plusieurs d’entre elles ont produit des morceaux de grande qualité. Wanda Jackson, qui a commencé dans la country, en fait partie. Elle enregistre son premier morceau de rock ‘n’ roll pour Capitol en 1956, I Gotta Know, qui atteint la quinzième place au Billboard. Son premier vrai succès, obtenu en 1958, est une reprise de la chanteuse Annisteen Allen, Fujiyama Mama. Le succès suivant date de 1960. Il s’agit de Let's Have A Party, un morceau qui avait été écrit pour un film d’Elvis Presley. On l’écoute.  
Wanda Jackson enregistre du rock ‘n’ roll jusqu’en 1961. Elle est connue pour des morceaux comme Tong Tied ou  Riot In The Cell Block No 9. Le genre passe ensuite de mode et elle revient à la country. Par la suite elle se tourne vers la religion et chante du gospel. Plus récemment elle a accompagné des artistes comme Elvis Costello ou the Cramps.


5/ Sonny Terry & Brownie McGhee.
Les artistes suivants forment un couple mythique, celui de l’aveugle et du paralytique, Sonny Terry et Brownie McGhee. 
Sonny Terry, de son vrai nom Saunders Terrell, né en 1911 décédé en 1986, est originaire de la côte Est en Géorgie. Des accidents lui font perdre la vue en 1927. Il joue de l’harmonica et c’est auprès du grand harmoniciste DeFord Bailey qu’il perfectionne sa technique. Il devient un incroyable virtuose de son instrument dont il parvient à tirer des sons proches de la voix humaine ou des bruits de la nature. Il excelle dans des morceaux rapides où alternent des phrases chantées et des réponses d’harmonica. il a côtoyé le grand guitariste de la côte Est Blind Boy Fuller avec lequel il réalise ses premiers enregistrements en 1937. Après avoir participé au célèbre concert du Carnegie Hall de 1938, il prend une place importante dans le milieu folk new-yorkais.
Blind Boy Fuller est le trait d’union entre Sonny Terry et le guitariste Brownie McGhee, né en 1915 décédé en 1996, qui s’est fait appeler au début de sa carrière Blind Boy Fuller No. 2 ! Brownie McGhee a chopé la polio à l’âge de quatre ans et sa jambe droite est restée atrophiée. Sonny Terry et Brownie McGhee ont commencé à jouer ensemble en 1941. De manière épisodique d’abord. Ce n’est qu’à partir de 1957 qu’ils n’ont plus travaillé que conjointement.
Le duo a produit des pièces de toute beauté. En voici une, enregistrée à Los Angeles en 1960, Walk On. 
Sonny Terry et Brownie McGhee ont été extrêmement populaires dans les années soixante, soixante dix, auprès du public européen de l’American Folk Blues Festival et du blues revival.
Leurs noms restent associés au milieu folk de New-York. Il est vrai qu’ils ont longuement fréquenté Leadbelly, Woody Guthrie etc. Mais il ne serait pas juste de les réduire à cette image. Ils ont aussi énormément travaillé avec les artistes de rhythm and blues et les bluesmen de New-York : Sticks McGhee, le frère de Brownie, Bob Gaddy, Champion Jack Dupree, Alec Seward, Mickey Baker et bien d’autres... Ainsi, les groupes formés par Brownie McGhee entre 1946 et 1956, comme les Mighty House Rockers ou les Jook Blockbusters n’avaient rien à voir avec le folk. 
Quoi qu’il en soit, Sonny Terry et Brownie McGhee ont formé pendant plus de trente ans un duo exceptionnel dont le rayonnement a dépassé largement les cercles du blues.


6/ Guitar Slim
Après la côte Est et New-York, nous filons à la Nouvelle Orléans pour retrouver un superbe guitariste, Guitar Slim. Guitar Slim, de son vrai nom Eddie Jones, né en 1926, est mort prématurément en 1959, à l’âge de 32 ans, pour cause d’abus d’alcool. Ce fut une grande perte pour le blues, car la carrière de Guitar Slim s’annonçait extrêmement prometteuse.
En 1949 il constitue un trio avec Huey Piano Smith et le batteur Willie Nettles. En 1951 il enregistre pour Imperial, la grande marque de la Nouvelle Orléans. En 1952, il obtient un premier succès chez Bullett avec le morceau Feelin’ Sad. En octobre 1953, il grave pour Specialty « une des plus belles séances d’enregistrement de l’histoire du blues » selon le critique Gérard Hertzhaft. Parmi les quatre morceaux gravés ce jour là, figure The Things That I Used To Do dont l’arrangement est dû à Ray Charles et qui décroche la première place au Billboard. On l’écoute. 
The Things That I Used To Do a connu un énorme succès (un million d’exemplaires vendus) et ses reprises ne se comptent plus. Guitar Slim a beaucoup enregistré par la suite jusqu’à sa mort. Il est resté très populaire jusqu’au bout, fauché trop tôt par l’alcool en 1959.
Guitar Slim a été une des principales figures du blues de la Nouvelle Orléans de l’après-guerre.


7/ Jerry Irby
On change de genre avec Jerry Irby. Jerry Irby, né au Texas en 1917 mort en 1983, est un chanteur guitariste de western swing texan. Il forme un duo avec Ted Daffan en 1936, puis il se sépare en 1938, ouvre un bar, forme un groupe les Cowboys Bar X. 
C’est toutefois en solo qu’il enregistre en 1945 Drivin’ Nails In My Coffin. On l’écoute.
Gros succès pour Drivin’ Nails In My Coffin. Jerry Irby a continué à enregistrer avec les Cowboys et en solo. Il quitte les Cowboys, forme les Texas Ranchers et enregistre pour Mercury, Imperial et 4 Star. Il signe avec MGM en 1948 et obtient un succès avec Roses Have Thorns. Il connaît ensuite de sérieux problèmes avec l’alcool, doit revendre son bar. Il parvient quand même en 1956 à enregistrer pour le label de son vieux pote Ted Daffan Tangled Mind qui obtient un succès. Il reforme un groupe et enregistre à nouveau. Il s’arrête entre 1960 et 1971. Puis, il ouvre un club, se tourne vers le gospel et devient évangéliste. 
Jerry Irby faisait partie des figures marquantes du honky tonk des années quarante dont le style annonçait le rockabilly.


8/ Etta James
C’est d’une chanteuse dont nous allons parler à présent : Etta James, née en 1938 décédée en 2012.
Etta James a commencé à chanter au sein d’un trio féminin à San Francisco en 1950, les Creolettes. Le chef d’orchestre Johnny Otis les repère en 1954 et les emmène en tournée. L’année suivante le trio enregistre sous le nom des Peeches pour la marque Modern. Il en sort The Wallflower, une reprise sous forme de réponse au titre de Hank Ballard, Work with me, Annie. Hank Ballard avait commis un chef d’œuvre de jive, avec des paroles à double sens, notamment le mot « work », travail. Ça donnait les paroles suivantes :
Travaille avec moi, Annie
Faisons-le pendant que c’est bon.
Il paraît que le travail c’est la santé, nous disait le bon vieux Henri Salvador. De toute évidence, il s’agissait ici d’un autre genre de travail. C’était tout simplement inadmissible pour l’Amérique puritaine des années cinquante. Le titre du morceau d’Etta James aurait dû s’appeler Roll with me, Henry mais même ça, le producteur n’a pas osé pour toucher un public plus large que le public noir et le morceau a été rebaptisé The Wallflower, la giroflée, ce qui est nettement moins suggestif. Quant aux parole, ça donnait la chose suivante :
Roule avec moi, Henry
T’as intérêt à rouler pendant que ça roule.
 Tout un programme. On écoute Etta James dans The Wallflower.
En 1955 Etta James quitte les Peeches et obtient un nouveau succès avec Good Rockin’ Daddy. Elle enregistre ensuite des duos avec Harvey Fuqua, chanteur du groupe de doo-wop, les Moonglows. Nouveau succès avec If I Can Not Have You et avec une reprise de la chanson de Willie Dixon interprétée par Howlin’ Wolf,  Spoonful. 
A partir de 1961, Etta James est sous contrat avec Chess. Son répertoire se situe aux confins du blues, du jazz, du rhythm and blues et du doo-wop. Elle obtient quelques succès jusqu’en 1969, notamment All I Could Do Was Cry en 1960, At Last en 1961, Something’s A Hold On Me en 1962, I’d Rather Go Blind en 1968.. Ensuite, elle arrête quelques années et fera plusieurs retours jusque dans les années quatre vingt dix.
Etta James reste une grande figure de la musique populaire afro-américaine, à mi-chemin entre le rhythm and blues et le rock ‘n’ roll.


9/ Duke Ellington
Nous passons maintenant à un autre genre, le jazz. Et ici une mise au point s’impose. Beaucoup ont cru, jusque dans les années soixante dix environ, que le blues n’était qu’un constituant du jazz et non un genre musical à part entière : un style primitif, archaïque, qui s’était dissous dans le jazz, LA grande musique afro-américaine. Fin de l’histoire. C’était en tout cas ainsi que les critiques de jazz présentaient les choses. Et ces critiques tenaient le haut du pavé après guerre, à travers des publications et des émissions de radio. Cette conception erronée a volé en éclats avec la découverte du blues électrique, des « guitar heroes » du Chicago blues, de John Lee Hooker, de Lightnin’ Hopkins, de B.B. King, preuves vivantes que le blues menait une existence indépendante du jazz avec en prime une influence déterminante dans la création du rock ‘n’ roll, de la pop et de la soul.
Il n’en reste pas moins que le blues a constitué l’une des sources du jazz. C’est même la source qui a permis aux Noirs de dominer le genre au début du vingtième siècle. J’ai choisi une figure majeure de l’histoire du jazz pour aborder ce chapitre, Duke Ellington. Edward Kennedy Ellington, né en 1899 décédé en 1974, était un pianiste compositeur et arrangeur de jazz, une des personnalités noires américaines les plus célèbres du XXe siècle. Sa famille était de Washington. Son père, maître d’hôtel, a servi à la Maison Blanche et lui-même a fait des études à l’université. C’est l’attitude aristocratique qu’il tient de ses parents qui lui vaudra le surnom de Duke. C’est dire la distance qui sépare ce genre de musicien de grande ville des bluesmen ruraux dont les familles trimaient dans les champs de coton et qui ne parvenaient à survivre qu’en enchaînant des petits boulots et en récoltant trois sous dans les bals du samedi soir. Le jazz, c’était la musique « classe » tandis que le blues n’était qu’une musique de péquenots.
On ne peut pas détailler ici la vie et l’œuvre de Duke Ellington, cela nous emmènerait trop loin. Disons simplement qu’au début des années vingt, sous l’influence du trompettiste Bubber Miley qui a eu l’idée d’enfoncer dans le pavillon de sa trompette une ventouse de caoutchouc dont se servent les plombiers pour déboucher les lavabos pour produire un son proche de la voix humaine, ce qu’on a appelé l’effet « wah-wah », Duke Ellington a développé un style original, le style jungle. On écoute un morceau dans cette veine, Doin’ The Voom Voom, enregistré à New-York en 1929, avec Duke Ellington au piano, Bubber Miley, Freddy Jenkins et Arthur Whetsol à la trompette, Joe Nanton au tuba, Barney Bigard à la clarinette, Johnny Hodges au saxo alto, Harry Carney au saxo soprano, Fred Guy au banjo, Wellman Braud à la contrebasse et Sonny Greer à la batterie.  
Le blues est incontestablement présent dans ce genre de morceau, dans l’esprit et les sonorités. Tout le génie de Duke Ellington est de marier le swing, l’élégance, l’arrangement impeccable et le côté sauvage, ravageur, issu du blues. Quant à ses musiciens, que dire ? Ils sont tous célèbres, ils ont tous compté dans l’histoire du jazz. De ce point de vue, l’orchestre de Duke Ellington avec Miley, Bigard, Hodges et les autres joue un rôle similaire à celui de Muddy Waters avec Little Walter, Jimmy Rogers, James Cotton, Otis Spann et tous ceux qui ont suivi…
Je laisse le mot de la fin, en ce qui concerne le Duke, à Michel Perrin qui a écrit dans son histoire du jazz parue chez Larousse en 1967 : « La vérité, c’est que tout ce que font les autres orchestres, celui d’Ellington peut le faire. Mais qu’aucun autre n’est capable de faire ce qu’il fait ».  


10/ Eddie Taylor
On revient au blues pur et dur avec un guitariste de Chicago, Eddie Taylor. Eddie Taylor, né en 1923 mort en 1985, est un guitariste né dans le Mississippi. Il a appris à jouer auprès de Charlie Patton, Son House, Robert Johnson. Il est surtout connu pour avoir été l’accompagnateur de Jimmy Reed, ce qui est injuste. Mais comme toujours Radio Transparence veille au grain…
C’est en 1953 qu’Eddie Taylor forme un orchestre avec Jimmy Reed. Ensemble, ils mettent au point ce son particulier caractéristique de leurs morceaux mais c’est Jimmy Reed qui devient rapidement le leader. Toutefois la part d’Eddie Taylor est considérable, tant sur le plan musical que sur le plan humain.
Eddie Taylor reste dans l’ombre mais il réalise néanmoins pour  la marque Vee-Jay quelques titres sous son nom. Ces morceaux, dans la veine du blues de Chicago classique, sont de grande qualité. Seul l’un d’eux, Big Town Playboy, remporte un petit succès. On écoute Big Town Playboy, enregistré en 1955, avec Eddie Taylor au chant et à la guitare, Jimmy Reed à l’harmonica et à la guitare et Vernell Fournier à la batterie.
Eddie Taylor se sépare définitivement de Jimmy Reed en 1965 et dirige ensuite sa propre formation. Au fil du temps, il est devenu l’un des très grands guitaristes de Chicago, capable de développer un jeu de guitare sophistiqué très personnel et respecté de tous. Eddie Taylor a longtemps été connu surtout comme accompagnateur. En réalité il a joué un rôle clé dans le blues de Chicago de l’après-guerre et il a signé sous son nom des albums prestigieux. Il peut être considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands bluesmen de Chicago.


Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

Vous Pouvez écouter "Hot Ariège" en direct les mercredis a 19h sur Radio Transparence :

https://www.radio-transparence.org/

Merci pour votre visite & Bon Blues !!

mercredi 25 octobre 2017

Séance 6


HOT ARIEGE
L’émission qui va vous faire taper du pied 
avec un paquet de blue notes 
et la rage du swing


Séance 6



1/ Robert Johnson
Nous allons parler d’un bluesman de légende : Robert Johnson. Robert Leroy Johnson est né dans le Mississippi en 1911. Il est mort en 1938. Adolescent, il a passé du temps à écouter des bluesmen comme Willie Brown, Charlie Patton et bien d’autres. A l’époque il jouait de l’harmonica. Mais il fait une rencontre déterminante en 1930 : celle du  grand – que dis-je ? de l’immense ! - Son House, fraîchement libéré de prison. Le jeu de guitare de Son House le fascine littéralement. C’est Son House qui va lui enseigner la technique du slide. Robert Johnson commence à bourlinguer à gauche et à droite et il se met au travail. Il perfectionne sa technique. Quand il retrouve Willie Brown et Son House un an ou deux plus tard, ceux-ci n’en reviennent pas. Comment le petit Johnson a-t-il pu progresser à ce point en si peu de temps ?
C’est le mystère Robert Johnson, être tourmenté, instable et belliqueux, dont on dit qu’il aurait vendu son âme au diable en se rendant de nuit à un certain carrefour ! Toujours est-il qu’il a fait du chemin, au sens propre et au sens figuré : en 1932-1933, il est dans le Mississippi ; en 1934-1935, dans l’Arkansas, à Saint Louis avec Henry Townsend ; en 1935, dans le Missouri, le Tennessee, le Texas, le Kentucky et l’Illinois avec Johnny Shines ; en 1936, dans la région du Delta avec Sonny Boy Williamson et Howlin’ Wolf. Enfin il est repéré en 1936 par un agent recruteur qui le fait enregistrer pour ARC Vocalion. C’est dans un hôtel de San Antonio au Texas que Robert Johnson grave 16 faces de légende. Le premier 78 tours de Johnson se vend à environ cinq mille exemplaires. C’est un petit succès local. Une deuxième séance d’enregistrement a lieu à Dallas en 1937.
On écoute un morceau issu de cette seconde séance d’enregistrement, Rambling On My Mind. 
Les séances d’enregistrement pour Vocalion seront les seules, il n’y en aura pas d’autres : 29 morceaux, voilà ce que nous a laissé Robert Johnson, mort à 27 ans en 1938, empoisonné par un mari jaloux dit-on. Mais ces 29 morceaux sont exceptionnels. Un chant farouche, une intensité émotionnelle incroyable, des basses ambulantes vigoureuses et un jeu de bottleneck impressionnant, tels sont les caractéristiques de Robert Johnson. Ajoutez-y une touche de poésie sublime et vous comprendrez qu’il s’agit là d’une figure de légende du blues qui a profondément influencé les grands noms du blues de Chicago de l’après-guerre, Muddy Waters, Elmore James et tous les autres.
Robert Johnson est à l’origine du blues moderne de Chicago. C’est un artiste qui mériterait de figurer au panthéon des plus grands musiciens de tous les temps. La sensibilité, l’émotion, le swing, le rythme, le génie, il avait tout. Robert Johnson, c’est un grand artiste, un très grand, à connaître et à faire connaître.


2/ Magic Slim
On effectue à présent un saut dans le temps puisque l’artiste suivant, MAGIC SLIM, est né en 1937, l’année où a été enregistré le morceau qu’on vient d’écouter.
De son vrai nom Morris Holt, Magic Slim doit son surnom à son copain d’enfance, Samuel Maghett qui est connu pour sa part sous le nom de Magic Sam. Attention, ne pas confondre les deux ! Ces deux guitaristes, extrêmement brillants, ont fait partie de ce qu’on a appelé dans les années soixante la jeune génération, par opposition aux anciens qui avaient fait la renommée du blues de Chicago, Muddy Waters, Robert Nighthawk, Elmore James etc. 
Magic Slim a été influencé par son copain Magic Sam et par Freddie King, un grand guitariste du Texas. Nous parlerons évidemment de ces deux grandes figures dans d’autres émissions.
On écoute un morceau enregistré à Paris, le 19 novembre 1978 exactement, Highway Is My Home. Magic Slim, au chant et à la guitare, est entouré de Fred Below à la batterie, de Nick Holt son frère à la basse et de Alabama Pettis Jr, seconde guitare. 
Voilà un son de guitare qui colle le frisson ! Les premiers enregistrements de Magic Slim à Chicago datent de 1965. Ils n’ont connu aucun succès. Il a fallu attendre 1976 pour qu’il soit révélé par un album pour un label français. Par la suite Magic Slim est devenu l’un des musiciens les plus en vue sur la scène du blues et il a enregistré abondamment. Il fait partie des très rares guitaristes de sa génération à avoir su créer un son qui le rend immédiatement identifiable. 
Magic Slim possédait un répertoire extrêmement vaste et il a réalisé de très nombreux CD. Pour les amateurs, on peut recommander celui qui est intitulé « Highway Is My Home », comme la chanson que nous venons d’entendre, paru en 1978 chez Blues Référence. 
Magic Slim nous a quittés il y a quatre ans en 2013. Enorme perte pour le blues actuel. Les rescapés du blues authentique, le vrai blues noir, se comptent à présent sur les doigts de la main.


3/ Cleo Brown
L’artiste suivant est une femme, une pianiste chanteuse de blues et de jazz. Il s’agit de Cleo Brown. Cleopatra Brown est née en 1909 dans le Mississippi et elle est décédée en 1995.
Le boogie-woogie, style de blues au piano caractérisé par les fameuses « walking basses », les basses ambulantes, reste définitivement attaché à celui qui passe pour son créateur et qui ne fut sans doute que le premier à avoir enregistré un morceau du genre, Pinetop Smith, et à quelques grandes figures des années trente quarante, Albert Ammons, Pete Johnson, Meade Lux Lewis entre autres.
Et quand on pense à la folie du boogie-woogie qui s’est emparée de la scène du jazz à la fin des années trente, on fait en général référence à son initiateur Tommy Dorsey auteur en 1938 d’un morceau intitulé tout simplement Boogie Woogie.
En fait, il y a beaucoup d’injustice là-dedans. L’injustice commence avec le décès de Pinetop Smith peu après avoir enregistré son fameux Pinetop’s Boogie Woogie et se prolonge avec la crise de 1929 qui réduit quasiment au chômage tous les artistes de blues au début des années trente. Celle qui va raviver la flamme et faire renouer le style du boogie-woogie avec le succès c’est Cleo Brown, qui grave sa version de Pinetop’s Boogie Woogie en 1935, trois ans avant Tommy Dorsey.
On écoute cette version.
Basses ambulantes impeccables, voix coquine à souhait, rythme irrésistible, la version de Cléo Brown avait tout pour plaire. On sent bien à l’écoute que Cleo Brown ne fréquentait pas les barrelhouses, ces tripots enfumés où la vie ne valait pas cher, où les pianistes de blues œuvraient dans ces années-là. Elle donnait des concerts dans des clubs et se produisait à la radio.. Elle enregistrera pour Decca et Capitol puis se tournera de plus en plus vers la religion. Le plus incroyable dans l’histoire de Cleo Brown, c’est que cette artiste au talent énorme, complètement oubliée dans les années cinquante, devra finir sa vie en bossant comme infirmière !
Heureusement, Hot Ariège et Radio transparence sont là pour réparer ce genre d’injustice. Cleo Brown, c’est un nom incontournable dans l’histoire du boogie-woogie, et donc du blues et du rhythm and blues.


4/Jerry Lee Lewis
L’artiste suivant n’a pas été oublié, loin de là, et un film consacré à sa vie intitulé Great Balls Of Fire sorti en 1989 le donnait encore comme jouant dans les clubs. Les amateurs auront reconnu Jerry Lee Lewis, pianiste de rock ‘n’ roll surnommé le Killer, le tueur.
Jerry Lee Lewis est LE pianiste rock ‘n’ roll vedette de la maison Sun, la marque de Sam Phillips à Memphis qui a lancé Elvis Presley. Evidemment le jeu de Jerry Lee Lewis doit tout au boogie-woogie, aux Noirs, à Fats Domino et Little Richard. Sa marque de fabrique, c’est son accent hillbilly, c’est sa façon de jouer du piano debout en martelant les touches à coups de poing. Il existe un clip assez hallucinant où on le voit en train de jouer debout comme un possédé avec des chaises qui volent à travers la pièce de tous les côtés.
Jerry Lee Lewis s’est fait connaître en interprétant Whole Lotta Shakin’ Goin’ On dont on a déjà entendu la version originale de Roy Hall. On écoute un de ses plus grands succès sorti en 1957, High School Confidential       
Jerry Lee Lewis, c’est l’homme qui a foutu le feu au piano un soir de concert. Il  incarne le rock ‘n’ roll sauvage. Des morceaux comme celui qu’on vient d’entendre, ou bien Great Balls Of Fire (qui a donné le nom au film sur sa vie), ou encore Breathless, sont devenus des classiques du rock ‘n’ roll. 
Le rock ‘n’ roll disparaît aux Etats-Unis au début des années soixante. De retour du service militaire Elvis joue de la guimauve pour midinettes, Little Richard s’est fait pasteur, Chuck Berry est foutu en taule pour une histoire de mœurs, Buddy Holly s’est scratché en avion, Eddie Cochran s’est tué dans un accident de voiture. La mode est au twist et bientôt une nouvelle vague venue d’Angleterre va complètement refaire le paysage.
Jerry Lee Lewis s’en sort en revenant aux racines, c’est-à-dire pour un musicien du sud, la country. Les ballades honky tonk qu’il interprète dans les années soixante ont connu quelques succès. Il a aujourd’hui 82 ans et je ne sais pas s’il peut encore jouer dans un club au fond de la Louisiane. 
Bruce Springsteen a pu déclarer à son sujet « Cet homme ne joue pas du rock 'n' roll. Il est le rock 'n' roll ! ». C’est sans doute un peu exagéré. C’est  le genre de phrase qu’on pourrait plutôt sortir pour Elvis Presley ou Chuck Berry. Mais c’est vrai qu’avec Elvis Presley et Eddie Cochran, Carl Perkins est le nom qui vient immédiatement à l’esprit quand on pense au rock ‘n’ roll dans sa version authentique, le rockabilly. 


5/ Big Joe Williams
Après cet intermède rock ‘n’ roll, revenons à la musique noire, au blues. Allez, on va faire du deux en un : pour un seul morceau, je vais vous parler de deux bluesmen de légende, Williams et Williamson, Big Joe Williams et Sonny Boy Williamson le vrai, John Lee Sonny Boy Williamson.   
Big Joe Williams, né en 1903 décédé en 1982, est l’un des rares musiciens qui ait pu vivre de sa musique dès les années vingt jusqu’à sa mort. Son parcours est classique (le personnage lui ne l’est pas !) : Il est né dans le Mississippi et il galère dans le sud pendant des années avec sa curieuse guitare à neuf cordes toute rafistolée avant de pouvoir enregistrer pour la marque Bluebird à Chicago en 1935. Il grave 6 titres, dont l’un d’eux, Baby Please Don’t Go, est devenu un standard du blues. C’est l’année suivante qu’il rencontre l’harmoniciste John Lee Sonny Boy Williamson, avec lequel il s’associe jusqu’en 1947.
John Lee Sonny Boy Williamson est né en 1914 et décédé en 1948. Le pape du blues en France, l’ethnomusicologue Gérard Hertzhaft auteur du « Que sais-je ? » sur le blues, écrit dans son Encyclopédie que c’est lui qui a vraiment  « fait de l’harmonica un instrument essentiel du blues » ce qui a conduit à donner aux orchestres de blues la formule encore en vigueur aujourd’hui et reprise par les groupes de rock comme les Rolling Stones. Il a commencé à enregistrer  en 1937 avec Robert Nighthawk avec lequel il grave le morceau Good Morning Little Schoolgirl qui sera repris par des dizaines de musiciens de blues, de rock et de pop.  
Les morceaux que John Lee et Big Joe enregistrent ensemble dans les années quarante font partie des sommets de l’histoire du blues. On écoute l’un d’eux, qui doit son titre à une marque de biscuit qui sponsorisait des émissions de radio, King Biscuit Stomp. Le morceau a été enregistré le 18 décembre 1947 à Chicago avec Big Joe Williams au chant et à la guitare, John Lee Sonny Boy Williamson à l’harmonica, Ransom Knowling à la basse et Judge Lawrence Riley à la batterie.
Non seulement John Lee Sonny Boy Williamson est un joueur d’harmonica d’exception, mais il a en outre produit une collection de standards du blues de Chicago : Dealing With The Devil, Early In The Morning, Check Upon My Baby, Stop Breaking Down etc.
John Lee Sonny Boy Williamson ne doit pas être confondu avec un autre harmoniciste, Rive Miller, qui avait usurpé le nom de Sonny Boy Williamson. Quand John Lee a été mis au courant qu’un gars dans le sud se faisait passer pour lui, il a voulu aller lui faire la peau. Trop tard ! John Lee Sonny Boy Williamson est mort assassiné six mois après l’enregistrement qu’on vient d’entendre, le 1er juin 1948. 
De son côté, Big Joe Williams a continué sa carrière et a fait de nombreux enregistrements. Il est devenu une figure marquante du blues revival des années soixante. Il était encore en activité à son décès en 1982.


6/ Slim Harpo
Pour parler de l’artiste suivant, Slim Harpo, il nous faut parler de la Louisiane et du swamp blues, le blues des marais. Ce style est associé à un son particulier qui peut faire penser aux marécages de la Louisiane, à sa chaleur moite et au cri des crapauds-buffles, avec la voix traînante et parfois rocailleuse des chanteurs, sur fond de guitares électriques lourdes et de percussions un peu étranges. 
Les deux créateurs de ce son sont Lightnin’ Slim, dont on parlera dans une autre émission, et Slim Harpo. Ce style s’est développé dans les studios de Crowley, non loin de Baton Rouge, du producteur J.D. Miller. Miller a enregistré de la country, du rock ‘n’ roll, du zydeco bien sûr, le style spécifique de la Louisiane, et du blues, du swamp blues. Il faisait ensuite éditer les disques par la marque Excello, basée à Nashville.
Slim Harpo, de son vrai nom James Moore, est né en 1924 et décédé en 1970. C’est en 1957 qu’il enregistre I’m A King Bee, qui devient un succès régional classé au hit-parade national. On écoute I’m A King Bee, avec Guitar Gable à la guitare, Fats Perrodin à la basse et Clarence Etienne à la batterie.
I’m A King Bee a été repris par les Rolling Stones qui l’ont inclus sur leur premier album paru en 1964 et ce fut l’un de leurs premiers succès.
Après I’m A King Bee, Slim Harpo devient un bluesman populaire et il le restera. Alors que la plupart des artistes du swamp blues se sont cantonnés dans un style caractéristique, souvent calqué sur celui de Jimmy Reed, Slim Harpo a enregistré des morceaux dans des veines relativement variées, jusqu’à la country ou la ballade. Il a remporté de nombreux succès comme Rainin’ In My Heart, Baby Scratch My Back, Tip On In. Une crise cardiaque l’a emporté à l’âge de 46 ans alors qu’il se préparait à effectuer une tournée européenne.


7/ Otis Redding
L’artiste dont on va parler à présent, Otis Redding, grande vedette de la soul, a repris un morceau de Slim Harpo, Scratch My Back. Qui osera dire après ça que je ne suis pas doué pour les transitions ?
A ses débuts, Otis Redding né en 1941 et décédé en 1967, est fortement influencé par Little Richard (vous savez : « wop bamalama be lop bam boum ! ») comme le montre son premier morceau, enregistré en 1960, Shout Bamalama. Il se dégage rapidement de ce style et décolle en 1964 avec Mr. Pitiful, suivi de I’ve Been Loving You Too Long et de Respect. Les paroles de Respect sont assez significatives du message clair adressé par les musiciens de la génération soul :
Tout ce que je veux
C’est un peu de respect
Quand je rentre chez moi.
Oui, oui, oui, du respect pour Mr Redding, s’il vous plaît ! Nous verrons d’ailleurs dans une prochaine émission la dimension nouvelle qu’Aretha Franklin donnera à ce morceau, Respect. 
On écoute sa dernière chanson, peut-être la plus connue, qu’Otis Redding n’avait pas eu le temps d’achever – un sifflotement remplace le couplet final qu’il n’avait pas encore écrit – (Sittin’ On) The Dock On The Bay. 
(Sittin’ On) The Dock On The Bay, Otis Redding, 1967. J’espère que vous n’avez pas manqué le bruit des vagues et le cri de la mouette. Cette chanson était peut-être l’amorce d’un virage pop chez Otis Redding. On ne le saura jamais puisqu’il s’est crashé en avion peu après. Quoi qu’il en soit, Otis Redding est évidemment une icône de la musique soul. 
Comme tous ceux de sa génération, Joe Tex, Wilson Pickett, Sam & Dave, Percy Sledge, Otis Redding a produit le meilleur entre 1964 et 1966. Otis Redding incarne une soul triste et mélancolique à côté de celle de James Brown, pétillante et survoltée. Il a su créer son style et dans ce genre il était le meilleur.


8/ Maddox Brothers & Rose
Et, sans transition cette fois, nous effectuons un changement complet de style avec les artistes suivants, les Maddox Brothers & Rose. Nous voici maintenant au pays de la country ! Il s’agit d’un groupe familial, c’était chose courante  dans la country classique des années trente quarante. On pense en particulier à la Carter Family, la famille Carter, mais il y en a eu bien d’autres. C’est la Grande Dépression qui a poussé la famille à quitter l’Alabama en 1933 pour rejoindre la Californie en voyageant en fraude dans des trains de marchandise. Ils ont vécu de la cueillette de fruits dans des camps itinérants, comme le légendaire Woody Guthrie qu’ils ont d’ailleurs côtoyé. 
Le leader du groupe était Fred Maddox, chanteur et contrebassiste, entouré de Cliff à la mandoline jusqu’en 1949  - date à laquelle il sera remplacé par le petit dernier Henry -  Don, chanteur guitariste et Cal, chanteur, harmoniciste, guitariste. La petite sœur, Rose, est chanteuse. C’est elle qui assure les solos. Le groupe s’adjoindra également des lead-guitaristes de talent. 
Entre 1946 et 1951, ils enregistrent pour le label « 4 Star ». Le répertoire du groupe est varié : old time, folk, gospel, boogie-woogie, honky tonk. On écoute un morceau enregistré en 1950 : Gosh, I Miss You All The Time. 
Entre 1951 et 1957, les Maddox Brothers & Rose enregistrent pour la firme Columbia. Ensuite Rose a poursuivi une carrière en solo. Elle décède en 1998 et reste une des grandes figures de la country music.


9/ Otis Rush
Retour au blues à présent. Nous allons parler d’Otis Rush. Otis Rush, né en 1934 dans le Mississippi, est venu à Chicago en 1949. Il devient rapidement le chef de file des jeunes guitaristes de Chicago, avec Buddy Guy et Magic Sam. Son style flamboyant s’inspire naturellement de B. B. King qui a profondément marqué cette génération, mais il a su y injecter les caractéristiques tendues et rythmées du blues de Chicago.
Il enregistre ses premiers morceaux pour la petite marque Cobra et décroche un hit en 1956 avec I Can’t Quit You Baby. La vingtaine de morceaux qu’il enregistre pour Cobra sont tous très réussis. On écoute l’un d’eux, My Baby Is A Good’Un,  
Malgré la qualité de ses morceaux, le succès ne vient pas. La marque Cobra créée en 1956 par Eli Toscano et Howard Bedno n’aura eu qu’une durée de vie éphémère malgré l’appui de Willie Dixon. Cobra fait faillite en 1959 et Otis Rush réalise alors des sessions pour Chess. Il participe à l’American Folk Blues Festival de 1966 et traverse ensuite une période sombre. Il remonte la pente par la suite sans jamais parvenir au stade de grande vedette qu’il méritait pleinement. Les années soixante, soixante dix, ont été mortelles pour cette génération de bluesmen et pour le blues en général, noyé dans la soul et la pop. Otis Rush est considéré par des guitaristes pop comme Mike Bloomfield, qui a accompagné Bob Dylan, ou Eric Clapton comme une de leurs principales sources d’influence.
On peut recommander tous les enregistrements réalisés pour la marque Cobra qui ont été réédités sous différents labels. Par exemple la marque West Side a fait paraître en 2000 un CD intitulé « The Classic Cobra Recordings 1956-1958 ». Vous pouvez y aller, c’est du meilleur Otis Rush !


10/ The Coasters
On termine l’émission avec un groupe de doo-wop, un style de rock ‘n’ roll mêlant des groupes vocaux au rhythm and blues, voire au jump blues. Il s’agit en l’occurrence d’un des groupes les plus connus dans le genre, les Coasters.  
Les Coasters, groupe de Los Angeles formé en 1956, comprenaient au départ un chanteur soliste Carl Gardner, un baryton basse Bobby Nunn et un ténor Obie Young Jessie, en association avec le fameux duo d’auteurs paroliers Leiber et Stoller, Jerry Leiber et Mike Stoller, ceux qui ont fait Hard Times pour Charles Brown, Hound Dog pour Big Mama Thornton ou encore Jailhouse Rock pour Elvis Presley. Eh oui, les paroliers compositeurs avaient été mis dans le même contrat que les chanteurs ! Subtilité de l’industrie du disque… Dans le film « Hail ! Hail ! Rock ‘n’ roll ! » sur la vie de Chuck Berry, sorti en 1987, une scène présente Chuck Berry et Little Richard qui expliquent qu’il fallait que les artistes soient rudement costauds et rusés pour ne pas se faire entuber par les maisons de disques. Beaucoup d’entre eux ont sans doute découvert cette vérité longtemps après leurs années de succès…
En tout cas, c’est chez Atlantic que les Coasters enregistrent en 1957 leur premier tube, Searchin’. On l’écoute. 
Attention, il existe plusieurs versions de Searchin’ par les Coasters, de qualité très inégale. Cette version est de loin la meilleure. Si vous voulez acheter, conseil d’ami, vérifiez d’abord…
Les titres des Coasters avaient été classés au Billboard rhythm and blues en 1956 mais Searchin’, classé numéro 1 pendant treize semaines, a constitué le déclic qui a fait décoller la carrière des Coasters.
Les Coasters ont enchaîné les succès jusqu’en 1964 avec un grand turn over parmi ses membres. Parmi les hits, citons Yakety Yak et Charlie Brown. Ils ont connu une fin tragique. Trois de ses membres ont été assassinés. Les Coasters restent comme une référence essentielle pour le style doo-wop.


Vous pouvez écouter les morceaux présentés ici en cliquant sur le titre de la chanson en ROUGE

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